PACEMAKER

 

 

 

 

ALPHONSE ALLAIS

Le Captain Cap :
le record du millimètre

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Exposé de la méthode employée par le Captain Cap pour établir le record du millimètre et le record du « gnon ». Cap, champion du monde.


– Qu'apprends-je à l'instant, mon cher Cap ; c'est vous qui détenez le record du millimètre ?

– Parfaitement, mon cher, on ne vous a pas trompé ; c'est bien moi, à l'heure actuelle, qui détiens le record du millimètre non seulement pour la France, mais encore pour l'Europe et l'Amérique. Un Australien vient de le battre, paraît-il, mais mon excellent ami et collaborateur Recordman me conseille d'attendre confirmation de cette soi-disant victoire.

Je vous donne avec plaisir les quelques renseignements que vous sollicitez.

La machine que je monte est un vélocipède en bois, construit en 64 par un charron des environs de Pont-l'Évêque, malheureusement mort depuis. La marque est devenue relativement rare sur le marché et je ne connais guère, pour posséder une machine semblable à la mienne, que M. Paul de Gaultier de la Hupinière, un des plus joyeux esthètes de Flers (Orne).

À l'époque où ces machines furent construites, Dunlop était un tout petit garçon et Michelin tétait encore, de sorte que les pneumatiques se trouvèrent alors provisoirement remplacés par un mince ruban de tôle qui, moins souple, peut-être, que le caoutchouc, possède sur cette substance l'avantage d'une rare coriacité.

Pour la tôle, cher ami, les cailloux du chemin ne sont qu'un jeu d'enfant, et les tessons de bouteilles, à peine une diversion.

Je détiens le record du millimètre sur piste et sur route.

Je l'ai accompli sur piste, sans entraîneurs, en moins de 1/17000 de seconde.

Sur route, mon temps est un peu plus long : 1/14000 de seconde.

Je dois ajouter que, dans cette dernière épreuve, j'eus contre moi un vent épouvantable, doublé d'une pluie torrentielle. Et puis – peut-être devrais-je passer ce détail sous silence – mes entraîneurs MM. X… et Y… à la suite d'une absorption sans doute excessive de whisky stone fence se trouvaient ivres-morts, comme par hasard.

Je compte, d'ailleurs, battre mon propre temps, dans le courant de septembre prochain.

En cette prévision, je m'entraîne sérieusement, travaillant quatorze heures par jour, moitié sur une descente de lit (représentant un tigre dans les jungles), moitié sur sable mouillé.

Ma nourriture se compose exclusivement de rogue de limande très peu cuite, que j'arrose avec une infusion de chiendent coupée d'un bon tiers de queues de cerises.

Quelle est mon attitude sur la machine ? me demandez-vous.

À cet égard, j'ai toujours suivi un vieux dicton de l'École de Saverne que ma grand-mère me répétait souvent, au temps de mon enfance, et dont je n'ai jamais cessé de bien me trouver :

Rigide comme un cyclamen

Chevauchez votre cycle. Amen !

J'évite donc de me pencher sur le guidon et tout le haut de mon corps tend, sans affectation, à se rapprocher de la verticale.

Voilà, mon cher Allais, les quelques détails que vous avez sollicités de mon obligeance bien connue et de ma courtoisie dont l'éloge n'est plus à faire.

Pour les renseignements complémentaires, consultez mon prochain ouvrage (sous presse) : Les Confessions d'un enfant du cycle.

– Je n'y manquerai point.

– Mais ce record n'est pas le seul que j'émets la prétention de détenir. J'ai pioché sérieusement et réussi, à moins de réclamations ultérieures, celui du gnon.

– Le record du gnon ?

– Parfaitement !

Et Cap s'exprime de la sorte :

« Pour un cycliste, savoir se tenir sur sa machine est d'une bien petite importance ; mais savoir en tomber en possède une plus grande. Les gens intelligents le comprendront sans peine.

… Grâce à un entraînement consciencieux et journalier, j'ai obtenu les résultats suivants, sur piste :

Pour la minute, 18 chutes 3/8 ; pour l'heure, 1097 chutes ; 69 pour le mètre et 7830 pour le kilomètre.

… Mon procédé : j'ai commencé par me garnir le corps de coussins formés de vieux pneumatiques, dont j'ai graduellement diminué l'épaisseur. Peu à peu, je les regonflai en remplaçant l'air par des billes de bicyclettes.

Aujourd'hui, je suis très en forme, et je suis tombé, hier, sur une pile de bouteilles que j'ai littéralement broyées sans me causer la moindre égratignure… Ma machine : une simple roue de voiture à bras, avec guidon à contrepoids pour accélérer la chute. Axe fixe. Jamais d'huile. »

Suivent quelques détails qui pourraient fatiguer le lecteur peu habitué aux spéculations techniques.

Le Captain Cap se met à la disposition de n'importe quel quidam pour un match relatif au gnon que cet individu lui proposerait.

 

Alphonse Allais, Le Captain Cap, chap. X
(Juven, 1902)