Chapitre premier : Un début de voyage qui promet
Ceci se passait il y a une quinzaine d’années, dans une toute petite localité, peu connue dans l’histoire, car jamais aucun fait marquant n’avait attiré l’attention sur cet heureux coin de terre.
Ce n’était pas Carpentras, ni Brive-la-Gaillarde, ni même Fouillis-aux-Oies. La petite ville en question était, s’il m’en souvient, située dans la Basse-Bretagne, mais j’affirme que ce n’était pas Landerneau.
Un beau soleil de septembre rayonnait sur une splendide campagne, formée de coteaux verdoyants, d’immenses prairies traversées de frais ruisseaux, où des troupeaux de petites vaches bretonnes paissaient l’herbe grasse qui leur donne un lait si savoureux.
Les rayons étincelants de l’astre royal, pour parler comme les poètes du grande siècle, projetaient de chauds reflets sur les toitures d’ardoise des maisons du bourg et sur la place de l’église, où s’élevait l’édifice de la mairie, que nous ne pouvons gratifier du titre d’hôtel de ville.
Une foule nombreuse se pressait sur la place : les femmes et les enfants y étaient en majorité.
Que se passait-il ? Quel était le grand événement local qui mettait en émoi cette paisible population ? Serait-ce la sortie d’une noce ou d’un baptême ? M. le maire allait-il passer la revue des pompiers, ou M. le préfet venait-il apporter l’appoint de sa présence à une réclame électorale ?
Rien de tout cela. L’église était déserte ; M. le maire, à cette heure, conduisait sa charrue, donnant ainsi un exemple plus éloquent que ses meilleurs discours. M. le préfet, dans sa résidence, était aux prises avec les difficultés de son conseil général ; et, quant aux élections, les habitants s’en occupaient peu. Un conseiller général – le même depuis vingt ans – soutenait les intérêts de son canton ; pour le député, tout était dans la couleur de son drapeau ; ces braves gens – ne voulant pas être privés de faveurs publiques, dans un pays où tout manquait – votaient en masse dans le sens du gouvernement.
Il n’y avait ni division, ni querelles de partis : tous étaient d’accord, ayant les mêmes intérêts. Bons patriotes, malgré cela, les gars du pays avaient, pendant la guerre, vaillamment fait leur devoir en face des Prussiens.
Au centre de la place, un espace demeurait libre : on faisait cercle tout autour. Un jeune garçon de quatorze ans environ, vêtu d’une veste de velours marron, d’une culotte grise, de guêtres blanches, et coiffé d’une casquette à visière, s’avançait, monté fièrement sur un vélocipède.
Le vélocipède n’avait pas alors acquis la vogue singulière dont il jouit maintenant. On voyait apparaître les premiers bicycles ; et, sans être pourtant plus arriéré que d’autres bourgs de France, on peut dire que ce vélocipède était le premier qui eût glissé sur les routes du pays, le seul qu’eussent jamais contemplé les habitants de Tuhinec : ainsi se nommait, je crois, cette petite localité.
André Quellec, l’heureux possesseur du vélocipède – cette merveille si enviée –, était le fils du juge de paix du canton. Pensionnaire dans un petit collège des environs, André se trouvait en vacances chez ses parents ; son parrain, qui le gâtait prodigieusement, lui avait envoyé de Paris, en récompense de son prix d’honneur, un superbe vélocipède, qui le rendait fou de joie et menaçait de lui faire tourner la tête, tant l’attention dont il était l’objet lorsqu’il traversait sur son bicycle les rues du bourg, les ébahissements des gamins, les éloges des bonnes femmes et l’approbation des hommes le rendaient glorieux.
– Ah ! c’est André Quellec, il est tout à fait crâne !
– Il devient vraiment gentil.
– Quelle allure !
– Comme il cambre la taille !
– Bravo, monsieur André !
Le jeune garçon relevait la tête, saluait gracieusement, souriait avec bienveillance, et se disait à lui-même :
– André, mon ami, tu n’es pas plus bête qu’un autre : on verra bien !
Cette réflexion se rapportait à des faits antérieurs sur lesquels nous aurons à revenir.
Un heureux garçon qu’André Quellec ! Son père lui avait permis de se rendre en vélocipède chez un oncle qui habitait à trois lieues de là ; et, c’était le départ de ce jeune homme, avide d’inconnu et d’aventures, qui attirait sur la place publique un tel concours de monde.
Le bruit s’était répandu que le jeune Quellec allait partir pour un voyage en vélocipède !…
Comme une traînée de poudre, la prestigieuse nouvelle avait couru de maison en maison ; les ateliers s’étaient vidés : les garçons boulangers les bras nus et tout blancs de farine, les serruriers avec leurs tabliers de cuir, les cordonniers leurs formes en main, les femmes portant des enfants sur les bras, traînant après elles les plus grands, les écoliers quittant la classe, tous se précipitaient ; les rues se bordaient, la place était comble, les fenêtres se garnissaient.
André Quellec, ayant embrassé ses parents, sauta légèrement en selle et – faisant évoluer son bicycle avec une grâce réelle – traversa la place, salua, remercia ; et, passa léger comme un sylphe entre la haie touffue qui se formait tout le long de la grande rue.
À sa sortie du bourg, il se retourna, leva en l’air sa casquette ; puis il disparut rapide comme une flèche lancée dans l’espace.
L’enthousiasme dura quelques instants après son départ.
– C’est superbe ! disaient les femmes.
– Tout de même, on a raison de dire que chaque jour la science fait des progrès.
– Cela annonce la fin du monde, bien sûr, ajouta une vieille femme.
– Allons donc, reprit un garçon, on en verra d’autres avant.
– Vrai, dit un homme, c’est une belle invention : on peut voyager ainsi plus facilement qu’en voiture.
– Voilà un cheval qui ne coûte pas cher à nourrir.
– C’est un coup porté à l’agriculture, dit sentencieusement un vieillard.
– Eh bien ! on forgera du fer, répliqua un serrurier.
– Rien ne remplace chez un peuple l’agriculture, affirma le paysan.
– Allons, père Grégoire, on n’attellera pas de vélocipèdes à nos jardinières, hein ?
– Qui sait, reprit le vieillard ! en présence de faits pareils, on ne peut jurer de rien.
– André Quellec est bien heureux – reprenaient les gamins – de posséder ce vélocipède.
– Je voudrais bien avoir un parrain aussi généreux.
– Et moi donc !
– Avait-il l’air fier !…
– Il ne regardait plus les camarades.
Pendant que s’échangeaient ces propos mêlés d’admiration, d’étonnement et d’envie, le jeune garçon filait vivement sur la route et il se disait :
– André, mon bon, te voilà sorti du petit train-train de la vie prosaïque, la voie des aventures s’ouvre pour toi : tu aurais peu de chance s’il ne s’en présentait pas. Et d’abord, André, mon garçon, puisque tu as pris la volée, tu ne te borneras pas à percher sur l’arbre le plus voisin ; c’est-à-dire, qu’au lieu d’aller tranquillement saluer ton bon oncle Honoré – avec tout le respect que tu lui dois –, tu prendras la route de Paris, et vogue la galère ! ou plutôt, glisse le vélocipède ! tu arriveras un beau matin au seuil de la capitale ; tu arrêteras ton bicycle dans la rue de Clichy, au n° 75. Là, tu entreras chez le cher oncle, tu lui sauteras au cou et tu dirais :
– Parrain, je ne pouvais mieux faire que de venir moi-même te remercier de ton beau présent.
Sera-t-il étonné, content et fier de son filleul, le brave homme !
Et le jeune garçon riait tout seul de la joie de son parrain.
Qu’est-ce qui avait donc pu faire naître dans l’esprit d’André ce goût effréné d’aventures ?
L’orgueil, dirons-nous. Si la paresse est la mère de tous les vices, l’orgueil en est le père. N’est-ce pas, en effet, ce défaut capital qui a perdu l’humanité, et fait chaque jour commettre une multitude de crimes et de sottises.
André était humilié parce que, parmi ses camarades de classe, il y en avait plusieurs qui, ayant beaucoup voyagé, avaient la mémoire remplie de faits plus ou moins véridiques qui, racontés avec faconde, prenaient de l’importance et du prestige aux yeux des autres écoliers moins favorisés.
[…]
Patience, l’oiseau avait des ailes, il fendrait l’espace, et bientôt il rapporterait au pays ample moisson d’aventures.
Voilà pourquoi notre héros, piqué d’orgueil, pédalait sur la route de Paris, ce qui ne veut pas dire qu’il était près d’y arriver.
Cent soixante lieues à faire : le jeune homme ne s’en effrayait pas. Un cavalier russe était bien venu de son pays à Paris à cheval. On ferait à pied le tour du monde pourvu qu’on y mît le temps.
Notre jeune coq, tout frais sorti du nid paternel, voyagea pendant cette première journée et arriva le soir à une petite ville où il s’arrêta pour dîner et coucher à l’auberge. André mangea mal et se coucha tout morose. Cette première étape était accomplie sans encombre, sans la plus insignifiante aventure. Il était donc voué à une vie plate et uniforme ! Non, pas le moindre incident n’avait distrait son esprit avide de merveilleux.
À l’entrée des villages, quelques sons de corne – les vélocipèdes n’étaient pas encore munis de trompes – avaient attiré plusieurs curieux ; le mouvement rapide du bicycle avait mis en fuite des troupeaux d’oies braillardes, effrayé quelques vaches, fait aboyer les chiens, mais c’était tout. Ah ! si le voyage devait continuer ainsi, il valait mieux rebrousser chemin et aller tout bonnement chez l’oncle Honoré. Non, il ne fallait pas se décourager encore. Dans la sacoche bien remplie résonnait le bruit du précieux métal qui est le nerf des voyages, comme celui de la guerre. André était riche : il avait quatre beaux louis d’or, ses prêts de l’année soigneusement économisés ; et les cadeaux de fêtes des oncles et des tantes, sans parler des vingt francs que sa marraine lui avait envoyés pour ses vacances.
Le jeune homme fatigué dormit mal ; il rêva qu’il rentrait à Tuhinec, traînant après lui son vélocipède brisé.
Gabrielle d’Arvor, La Folle Équipée d’un bicycliste
(Limoges, E. Ardant, 1896, pp. 7-21)
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