PACEMAKER

 

 

 

 

SAMUEL BECKETT

Molloy

 

[...] Je me levai par conséquent, ajustai mes béquilles et descendis sur la route, où je trouvai ma bicyclette (tiens je ne m'attendais pas à ça) à l'endroit même où j'avais dû la laisser. Cela me permet de remarquer que, tout estropié que j'étais, je montais à bicyclette avec un certain bonheur, à cette époque. Voici comment je m'y prenais. J'attachais mes béquilles à la barre supérieure du cadre, une de chaque côté, j'accrochais le pied de ma jambe raide (j'oublie laquelle, elles sont raides toutes les deux à présent) à la saillie de l'axe de la roue avant et je pédalais avec l'autre. C'était une bicyclette acatène, à roue libre, si cela existe. Chère bicyclette, je ne t'appellerai pas vélo, tu étais peinte en vert, comme tant de bicyclettes de ta promotion, je ne sais pourquoi. Je la revois volontiers. J'aurais plaisir à la détailler. Elle avait une petite corne ou trompe au lieu du timbre à la mode de vos jours. Actionner cette corne était pour moi un vrai plaisir, une volupté presque. J'irai plus loin, je dirai que, si je devais dresser le palmarès des choses qui ne m'ont pas trop fait chier au cours de mon interminable existence, l'acte de corner y occuperait une place honorable. Et quand je dus me séparer de ma bicyclette j'en enlevai la corne et la gardai par-devers moi. [...]

 

Samuel Beckett, Molloy
(Éditions de Minuit, 1951)