PACEMAKER

 

 

 

 

JEAN BERTOT

La France en bicyclette :
Avant de partir

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« Ah çà ! mon cher, vous êtes fou ! Employer vos quelques jours de vacances à faire le voyage de Paris à Marseille en bicyclette, c’est absolument insensé ! Savez-vous bien qu’il y a, de Paris jusqu’à Marseille, quelque chose comme 860 kilomètres ?

– Que dites-vous ? Pour moi il y aura bien davantage, car je compte passer au préalable par Nantua et Grenoble.

– Par Nantua et Grenoble ! Mais savez-vous, malheureux, qu’il vous faudra traverser une grande partie des montagnes du Jura, vous enfoncer dans les Alpes françaises, où vous ferez, vous et votre bicyclette, une triste figure ?

– J’en ai vaguement ouï parler.

– Êtes-vous entraîné, au moins ? Avez-vous suivi un régime sévère et raisonné ? Avez-vous fait régulièrement des records sérieux, pris part à des courses, reçu des leçons de quelqu’un des maîtres du sport ?

– Nullement. Tout récemment initié par un ami complaisant à l’art paradoxal de se tenir en équilibre sur deux roues, j’ai fait deux ou trois fois le voyage de Paris à Versailles, voilà tout.

– Eh bien, je vous souhaite bien du plaisir ! Vous n’irez pas jusqu’au bout, et encore vous reviendrez avec deux jambes cassées, pour le moins, trois côtes enfoncées et une épaule démise. »

Telles furent les observations encourageantes avec lesquelles mes amis et connaissances accueillirent l’annonce de mon départ.

Ma bonne vieille tante de Pontivy me manda que le médecin du lieu lui avait dit que l’exercice du vélocipède, outre qu’il était ridicule, donnait des dépôts dans les genoux et prédisposait à la mort subite.

Puis vinrent d’obligeants donneurs d’avis.

« Ne manquez pas, disait l’un, de vous munir d’une série de rayons. Rien de plus fréquent qu’une rupture de rayon.

– Surtout, disait un autre, emportez des tiges d’axes de rechange pour vos pédales.

– N’oubliez pas, ajoutait un troisième, de prendre une collection complète de boulons.

– Il vous faut aussi un serre-rayons, un revolver pour vous défendre contre les chiens et surtout contre les paysans, qui jettent des pierres aux vélocipédistes ; une ceinture de flanelle. Il sera bon d’avoir des billes de rechange, ainsi qu’une tige de selle, au cas où la vôtre viendrait à fléchir. »

Il me souvient bien que quelqu’un m’engagea fortement à me pourvoir de bandages en caoutchouc, pour remplacer ceux de mes roues s’ils venaient à se couper ; je les eusse portés en bandoulière, comme l’Amour son carquois. Ces bandages supposaient même l’accompagnement de tablettes de colle pour les fixer en place, et de lampes pour faire fondre lesdites tablettes.

Tout compte fait, et pour comble de précaution, j’aurais dû me faire suivre aussi d’une forge de campagne et d’un mécanicien pour réparer mes avaries.

Je me hâte d’ajouter que je ne suivis pas le moins du monde ces conseils, et m’en trouvai fort bien.

*

Un seul de mes amis ne prenait pas part à ce concert de prophéties et d’avis. C’est que celui-là devait m’accompagner et partager ma bonne ou ma mauvaise fortune. Convaincu, en sa qualité de médecin, que l’exercice sagement compris de la bicyclette est la meilleure de toutes les gymnastiques, il était bien aise de s’en rendre compte par lui-même avant de l’ordonner à ses malades. On n’est pas plus consciencieux : c’est comme un chirurgien qui, avant de couper la jambe d’un client, s’en couperait d’abord une à lui-même pour s’assurer que la scie est bien affilée.

Grand ami, d’ailleurs, comme moi, du plein air, de la campagne, de la liberté que donne la grande route, joyeux de voir de nouveaux paysages, de nouvelles villes, de nouvelles figures ; de constitution solide aussi, et n’ayant peur ni du soleil ni de la pluie.

Ensemble nous avions jadis été, le sac au dos, parcourir, j’allais presque dire découvrir, les graves solitudes du Morvan, ces contrées granitiques où les montagnes sont couvertes d’amples manteaux de forêts, où les rivières mugissent en cascades, où les rochers se découpent en silhouettes bizarres ; pays étrangement pittoresque situé presque aux portes de Paris, et que les Parisiens ne connaissent pas. Au point que beaucoup de gens, nullement ignorants ou sots, se figurent que le Morvan est en Bretagne !

Or voilà que la bicyclette allait nous permettre de recommencer, embelli, ce beau rêve qu’avaient été nos courses dans le Morvan ! Voilà que nous allions de nouveau reprendre la clef des champs, avec, en moins, la hantise du havresac, déplorable compagnon du piéton, dont il empoisonne trop souvent les joies ! Nous n’eûmes garde de laisser passer l’occasion.

Pour un voyage de quelque importance en bicyclette, il est excellent d’être seul ; il est mieux d’être deux ; il est détestable d’être plus de trois.

Si l’on voyage seul, peut-être serait-il prudent de porter sur soi, comme on me le conseillait, un revolver. Encore que la police soit bien faite en France, et qu’on n’y arrête que rarement la diligence ou le courrier, il ne manque pas de rôdeurs et de chenapans pour qui une bicyclette serait de bonne prise, et qui, une fois l’amateur assommé, l’enterreraient décemment au fond de quelque gorge sauvage où toutes les gendarmeries de France ne l’iraient pas dénicher.

Donc, si vous voyagez seul dans des cantons déserts et montagneux, prenez un revolver, mais à la condition de ne jamais vous en servir, sauf en cas de péril flagrant. Entre les mains de bien des gens peureux ou ardents, un revolver est un véritable danger, et vous risquez de tuer sans motif quelque malheureux mendiant ou quelque honorable ivrogne.

Le voyage à deux est le voyage idéal, à condition que les âges, les tempéraments, les caractères congruent. S’il n’est pas nécessaire que les deux voyageurs aient sur tout les mêmes idées, il est indispensable qu’ils s’accordent toujours sur les questions de dépenses, d’itinéraire, qu’ils aient le même sentiment de la nature et du pittoresque. Ainsi, mon ami et moi, nous eûmes de terribles disputes sur les mérites de la musique de Wagner, mais sur le charme des montagnes s’estompant dans le violet du couchant, sur la magie des flots bleus de la Méditerranée, nous fûmes toujours d’accord.

Voyager à trois ou plus est mauvais, très mauvais, à moins qu’on ne se trouve dans de certaines circonstances exceptionnellement favorables.

*

Le premier soin du touriste, c’est de tracer son itinéraire. Il faut savoir où l’on va.

Nous prîmes donc la résolution de traverser en plein le Morvan, notre vieille connaissance, en prenant par Avallon et le lac des Settons ; de visiter en passant le Creusot et ses usines gigantesques, et, franchissant les contreforts du Jura, d’arriver à Nantua ; – de nous enfoncer ensuite, par Grenoble, dans les Alpes du Dauphiné, puis dans les Alpes de Provence, et enfin, filant au beau milieu du massif des monts des Maures, de longer quelque temps la Méditerranée avant d’arriver à Marseille.

Notre retour devait s’effectuer plus directement par Lyon et Nevers.

Pour ce faire et ne rien laisser au hasard, je traçai sur la carte de l’État-major au 80 000 e la route à suivre. Cette carte est la seule dont un touriste sérieux doive se servir.

M’armant ensuite d’une belle paire de ciseaux, je découpai mes cartes en bandes de 15 centimètres de largeur environ, suivant l’itinéraire tracé, et je les collai sur une étoffe légère, tulle ou batiste, destinée à empêcher les déchirements. Je pliai alors le tout, – qui comportait bien une trentaine de mètres, – de façon à en faire un paquet facile à adapter au guidon. De la sorte, tout le temps du voyage, j’ai eu sous les yeux la route à suivre, et les tâtonnements, les erreurs si agaçantes pour le touriste novice, nous ont été inconnus.

J’entre dans tous ces menus détails, parce que j’espère qu’ils pourront être appréciés et perfectionnés par nos émules.

*

Pour faire un civet, on prend un lièvre. Pour faire un voyage en bicyclette, une bicyclette est indispensable.

La mienne était une machine de fabrication française, de poids raisonnable – 20 kilogrammes, – qui m’avait plu par son prix très modéré, son apparence de solidité et l’absence de tout luxe inutile. Caoutchoucs creux, bien entendu. Les pneumatiques, à propos desquels on s’est tant emballé, ne valent rien, jusqu’à présent, sur des terrains qu’on n’a pas préparés d’avance. Ce sont des bandages bons pour la course, mais non pour la route, surtout pour une longue route. Notre ami M.  Pendrié, un véloceman de la veille, vient d’inventer un caoutchouc creux elliptique qui paraît réunir les avantages du creux et du pneumatique. Malheureusement, au moment de notre départ, ce caoutchouc n’était pas encore dans le commerce.

Estimant que voyager de nuit est ridicule de la part de gens qui veulent avant tout voir du pays, et qu’en outre il n’est jamais prudent de vélocer une fois le soleil couché, nous décidâmes de laisser nos lanternes à la maison. De la sorte, nous étions sûrs de ne pas céder à la tentation d’allonger nos journées ou de nous trop attarder en route. Cela pourtant devait nous arriver, ainsi qu’on le verra plus loin.

J’enlevai les appuie-pieds de la fourche de devant. Rien n’est plus séduisant dans une descente, je l’avoue, que d’allonger paresseusement ses jambes, en se laissant rouler au gré de la pente ; rien aussi n’est plus dangereux. Un bicycliste qui lâche ses pédales, c’est un cavalier qui vide les étriers ; il est à la merci du moindre soubresaut, du plus petit écart. Beaucoup de chutes n’ont d’autre cause que celle-là, toujours inavouée d’ailleurs. Méfiez-vous des descentes, bicyclistes mes frères. Par la fausse sécurité qu’elles inspirent, elles ont à leur actif, – ou à leur passif, comme vous voudrez, – un nombre incalculables d’accidents.

*

La question du bagage à emporter dans un voyage de longue haleine en vélo a une grande importance.

Il s’agit de concilier deux points diamétralement opposés : emporter tout ce dont on peut avoir besoin, et ne pas trop charger sa machine.

Dans une valise faite exprès pour tenir dans le cadre de la bicyclette, et qui se trouve par conséquent entre les jambes du véloceman, on fait entrer beaucoup de choses. On peut, en fait de linge, emporter de quoi marcher quinze jours ou trois semaines. Ah dame ! il ne faut pas être trop sybarite, et l’on doit savoir se borner au strict nécessaire. Le costume le plus commode est un maillot en jersey avec culotte demi-collante en même étoffe. Cette tenue a l’avantage de supprimer toute apparence de linge. Mon camarade et moi remplacions aux tables d’hôte et dans les grandes circonstances nos faux cols absents par l’extrême distinction de nos manières.

Il suffit donc de quelques paires de bas, – un touriste qui se respecte ne montre pas ses mollets nus aux populations, – de quelques mouchoirs, d’un gilet de flanelle, dont on doit changer lorsqu’on arrive trempé de sueur à l’étape, d’un savon, d’un peigne et d’une brosse. Tout homme qui ne sait se contenter de cela n’est pas digne de voyager.

Un porte-paquet adapté au guidon est précieux. Grâce à ses courroies, on y assujettit une foule d’objets. Le veston en jersey, pareil au costume que l’on endosse dès qu’on fait halte ; le manteau en caoutchouc avec le capuchon sous lequel on s’ impermée en temps de pluie ; le guide, l’itinéraire de l’État-major dont j’ai parlé tout à l’heure, et surtout les albums, la boîte à aquarelle et l’appareil à photographie.

Enfin une casquette en toile légère, avec couvre-nuque, et des espadrilles à semelles épaisses en corde terminaient notre équipement.

Quand un voyage doit se prolonger longtemps, il est nécessaire de se faire adresser, dans un des hôtels où l’on passera, un colis postal que l’on trouve tous les quinze jours environ, et qui permet de renouveler sa provision d’effets et de renvoyer chez soi son linge sale, qui demande, comme chacun sait, à être lavé en famille.

Pour l’entretien de la machine, rien de plus que ce qu’on prend pour aller au Vésinet  :une clef anglaise, une burette d’huile et un chiffon.

Pas besoin d’autre chose.

Ah, pardon ! J’oubliais les deux plus indispensables : une bonne santé et une bonne humeur à toute épreuve !

 

Jean Bertot, La France en bicyclette
(Librairies-Imprimeries réunies, 1894, pp. 3-13)