On doit, dans ces descentes et en général dans toutes les traversées de villages ou de villes, savoir résister à la tentation d’étonner les populations par sa vitesse ou son intrépidité. Les neuf dixièmes des accidents arrivent par la faute des bicyclistes. Il n’y a aucune honte, on ne saurait trop le répéter, à marcher lentement, très lentement, pour avoir le temps d’éviter un enfant qui sort tout à coup en courant d’une porte pour traverser la route, un sourd que les appels et les cris laissent indifférent, un chien qui gambade à l’improviste devant vous, une poule éperdue qui se fourre juste sous votre roue, une voiture au galop qui débouche d’un carrefour, et mille autres obstacles sur lesquels un fou lancé à toute vapeur, les pieds indolemment posés sur les appuie-pieds, parfois même les bras croisés – oh ! ça, c’est le grand chic ! – viendra infailliblement s’aplatir.
C’est là ce qui a fait prendre en grippe, dans certains pays, le vélocipède et les vélocipédistes. Habitué à ces façons de matamore et d’ouragan, le paysan s’est figuré qu’elles étaient inséparables de cet exercice. Il fallait voir avec quelle terreur, de plus loin qu’on nous apercevait, les mères ramassaient autour d’elles leur progéniture, les gens chassaient leurs poules et leurs oies et couraient se réfugier dans leurs demeures. Il fallait voir aussi leur étonnement à nous regarder passer bien tranquillement, bien bourgeoisement et non pas en foudres de guerre. Alors ils nous saluaient d’un air de dire :
« À la bonne heure ! Vous, vous êtes de bons garçons qui n’en voulez pas au pauvre monde. »
La façon de s’annoncer est pour beaucoup aussi dans l’accueil qu’on reçoit. Ai-je dit que nous n’avions de corne d’aucune espèce et que nous avions fourré des feuilles dans nos grelots au point de les rendre aphones d’indigestion ? Le vrai touriste bicyclettant doit avoir un grelot pour obéir à M. le préfet et à M. le maire, mais il ne doit pas s’en servir en dehors des villes. Il faut savoir manœuvrer assez adroitement pour dépasser les voitures ou les groupes de piétons sans qu’ils s’en aperçoivent autrement qu’en vous voyant filer devant eux. Bon pour des collégiens et des garçons coiffeurs en rupture de ban, de corner et grelotter à tire-larigot.
Un appel poli pour les cas pressants, c’est tout ce qu’il faut, et le bicycliste à qui cela ne suffit pas fera mieux de rester chez lui.
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Une des choses qui ébahissaient le plus les indigènes, c’était de nous voir si souvent étendus au bord des routes, sur le gazon des bas côtés ou sur la mousse des talus, à l’ombre des haies, des taillis ou des rochers, selon les jours. L’opinion généralement répandue, c’est que le vélocipédiste n’est pas un homme, mais une manière de bête dans le genre des centaures, ne faisant qu’un avec son coursier, traversant vaux et plaines comme le fantôme des légendes allemandes, qui passe si vite qu’on n’est pas sûr de l’avoir vu ; cet être interlope, inquiétant et dangereux a le corps en forme d’arc de cercle très prononcé ; deux tentacules qui lui servent de pattes de derrière s’allongent et se raccourcissent avec une rapidité vertigineuse, sa voix est une sorte de cri rauque qui paraît sortir de l’extrémité de l’une de ses pattes de devant, où se trouve une petite vessie noire qui doit en être le siège ; quant à sa face, elle ne rappelle que de loin la figure humaine ; toujours courbée vers la terre, elle est rouge, parfois violette, contractée, ruisselante de sueur, hagarde, et deux yeux exorbités en complètent l’horreur.
Il n’était pas possible de reconnaître ce vilain animal dans les deux amateurs tranquillement couchés et d’apparence débonnaire qui contemplaient, en devisant gaiement, les coteaux des bords de l’Yonne devenus plus accidentés, plus boisés à mesure qu’on s’avance du Sénonais vers l’Auxerrois.
Jean Bertot, La France en bicyclette
(Librairies-Imprimeries réunies, 1894, pp. 47-49)
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