PACEMAKER

 

 

 

 

JEAN-NOËL BLANC

La Légende des cycles

 

[...]

Je crois en effet que la littérature est née du besoin qu'ont les hommes de dire et de redire les exploits qui les ont marqués.

Car la course se déroule toujours en deux temps. D'abord, il y a ce que l'on voit. C'est-à-dire un tournoi acharné. Des chevaliers s'affrontent. Ils luttent à armes égales et à visage découvert. Ce ne sont qu'accrochages, escarmouches, échauffourées, chocs, mêlées, défis, querelles. La bataille est la règle. Il faut vaincre ou mourir. On se lance des philippiques, des harangues, des insultes, puis on monte au combat. On règle des comptes dans le champ clos des Alpes, on en découd d'homme à homme sur la scène étroite du Massif Central, on s'estourbit dans la plaine, on ressuscite dans les Pyrénées, on porte le coup fatal sur les routes des Flandres, après quoi on batifole un tantinet à travers les chemins aimables de l'Île-de-France.

De ces éreintements répétés surgit le vainqueur. On lui rend les honneurs. Il brandit un bouquet démesuré, il exhibe sur le podium une bouteille d'eau gazeuse et une mine radieuse. On l'admire, on l'encense, on le loue. On l'envie. Ses adversaires ruminent leur revanche et jurent sa perte prochaine. Chacun déclare aux journalistes qu'il n'a pas marchandé ses efforts, qu'on n'a rien vu encore, qu'il fera mieux la prochaine fois. Et tout recommence.

De telles scènes exaltent le spectateur. Il a vu des épisodes hors du commun, des coups d'éclat comme s'il en pleuvait, des prouesses en veux-tu en voilà, des hauts faits à tire-larigot, et il a vibré en les vivant, il s'est enflammé aux exploits et aux démonstrations de bravoure, il a tremblé, il a eu le cœur battant, le souffle précipité, les nerfs noués. Il a hurlé des encouragements, acclamé, pleuré, fulminé, éclaté de joie : il a touché du doigt le bonheur.

De tels moments marquent l'esprit. Il faut les revivre. De ce besoin date l'apparition du conteur.

Voici alors le deuxième temps de toute course : après avoir existé dans les faits, ces affrontements doivent renaître dans l'histoire qu'on en tire. Si l'on ne veut pas qu'ils s'évanouissent dans une mémoire vague, il faut les redire. Seule la parole peut les sauver. Et la parole solidifiée, c'est l'écrit. C'est-à-dire la littérature.

[...]

Le vélo constitue ainsi l'une des plus pures patries de l'écriture. Avec lui, on touche au nœud de la littérature.

[...]

 

Jean-Noël Blanc, La Légende des cycles
(Le Castor astral, 2003, pp. 38-41)