Il y a tout un art, un chic dans les nouvelles bicyclettes, et c’est très précis ce que caresse le désir. Surtout si on se prive longtemps avant de faire le bond de la décision qui va faire de vous un heureux ; quelqu’un de libre en tout cas, de nouvellement libre et c’est insondable et exquis ce sentiment. Désormais vous pourrez traverser un village en trombe. C’est toujours assez ennuyeux de marcher et de répondre aux regards par une contenance. La contenance vous l’avez : vous fendez : c’est une repartie et une victoire. Et vous faites ce que vous voulez, portez le costume que vous voulez. Je ne dis pas que personne n’a rien à dire, mais personne n’a le temps de dire, et le temps c’est tout si on arrive à en tirer le parti qui est à votre avantage. Voilà ce que fait la bicyclette : une race libérée. Au lieu de faire « une-deux », « une-deux » qui est métrique et de la dure condition humaine, vous puisez dans un long temps complexe qui fait jouer et jouir toutes vos articulations une capacité de franchir qui ravit l’âme. L’âme ou l’être ? L’âme qui est être, car tous les sens y ont leur compte et connaissent moins de frontières.
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Charles-Albert Cingria, « Les beaux engins »
(Tribune de Lausanne, 1er septembre 1940) |