PACEMAKER

 

 

 

 

CHARLES-ALBERT CINGRIA

Le petit labytinthe harmonique

 

LA TERRE

Il est minuit trois quarts. Je donne mon récépissé à un homme qui tourne des disques dans le liseron. Il me remet cette bicyclette qu'il faut gonfler ; et, alors, tout de suite, je m'élance sur un chemin bitumé bordé de tilleuls jusqu'à un carrefour où croise une chaussée d'ancien pavé royal.

Bientôt après, le bitume recommence. Il est exquis. Le rouleau vient de passer.

[...]

Là où je suis, il y a de l’eau, du liseron écrasé par terre. Des messieurs à moustache café crème qu’on voit ont l’air de surveiller un virage. C’est que c’est aujourd’hui le grand jour du circuit. Les oriflammes aux couleurs rouges et jaunes – ce sont celles d’Orléans – ont été mises là pour signaler aux coureurs un passage d’itinéraire difficultueux.

On me prend pour un coureur. J’ai le tort de dire que j’en suis un. Cela m’oblige à fuir à tire d’ailes des visages et des choses au milieu desquels j’aurais voulu rester.

Voici la Loire.

Plutôt que cette route qui la longe, je vais prendre un sentier qui rejoint le canal en s’écartant légèrement vers le nord.

 

ELEPHAS EUROPEUS

Le jour s’affaisse. De suaves petites étoiles commencent à naître. Le sol est invitant, fardé, aimable, élastique, lunaire. Ou bien c’est moi, et alors je suis dans des dispositions extraordinaires, ou bien c’est ce grand frémissement subit d’en haut des peupliers qui n’est pas des oiseaux mais le vent que je ne sens pas parce que je vais avec, qui me pousse et fait que je vais si vite.

Aucune fatigue. Cela pourrait être éternel. Je suis un cristal qui ne respire pas : qui existe – c’est l’intention – le reste qui était fendu pour récupérer, obligeant à un rythme d’esclave, est aboli. Par le bas, je reste animal, mais je suis une boule. J’ai frais aux chevilles. Je n’ai plus besoin de voir. C’est adorable. J’ai aussi un peu peur. C’est adorable. Je vais excessivement vite.

Un bruit, le seul, à part ce torrent momentané des feuilles sur quoi éclate la lune, est ce grincement mutuel – sexuel – de deux bois profondément encaustiqués, l’un, ocre, de vieux miel de frelon, l’autre grenat comme le porphyre de certaines gaules de saules, et c’est mes jantes. Je suis heureux de ce siècle, heureux de ce sable, heureux de ma selle Brooks aux exquis craquements.

[...]

 

Charles-Albert Cingria, « Le petit labyrinthe harmonique »
(Bifur, n° 1, 25 mai 1929)