Si je visitais l’Italie, l’Allemagne ou l’Angleterre, je serais admis sans difficulté à raconter la moindre excursion, la plus insignifiante promenade. Je décrirais des paysages merveilleux, des bois fantastiques, des ruines de rêves, et comme tous les noms par moi cités seraient de désinence étrangère, tout le monde s’extasierait sur la nouveauté, sur l’imprévu des spectacles que je rencontre. Cependant les Italiens, les Allemands, les Anglais viennent chez nous, et font tout aussitôt de semblables récits pour leurs compatriotes. Quand un Français s’avisera-t-il de voyager en France et de raconter ce qui s’y voit pour l’émerveillement de ses concitoyens ?
Ainsi je pensais hier matin, aux premiers rayons du soleil, emporté par une folle bicyclette sur la route de Rambouillet à Clairefontaine. La rosée remontait au ciel en une claire buée bleuissante, traversée de rayons d’or. Tout le ciel brillant fêtait la venue du soleil, et la terre, caressée d’une brise matinale, se préparait aux baisers du midi. Cependant la machine courait, dévalant les longues pentes, et le coureur inconscient de tout effort, insensible au contact du sol, comme un oiseau rasant la terre, affolé de vitesse, s’enivrait de l’espace, et du ciel, et du vent. Le paysage défilait dans un vertige, et bientôt les senteurs mouillées de l’automne apportaient la bienvenue de la forêt. Sur la route, à cent pas, des lapins sautaient d’un mouvement mécanique, agitant la houppette blanche d’un organe insolent gaillardement retroussé vers le ciel, des faisans picoraient avant de rentrer au fourré, un chevreuil en deux sauts franchissait la route ; tous les retardataires des courses de la nuit regagnaient le coin de feuillée qui leur donne la paix du jour.
Quel joli temps de repos, en plein bois, à une heure de Paris. C’est un étourdissement de plaisir. On n’analyse pas cette joie. Le revirement est si brusque. La détente est infinie. On se souvient vaguement de Paris. C’est de la vraie terre qu’on a sous les pieds, et de la mousse qui ne vient pas de chez le teinturier, et des feuilles naturelles, et des arbres qui ne sont pas dans des pots. Voilà le soleil qui met des lumières tremblantes aux clairières, et, sous les transparentes fougères à l’arôme inconvenant, les feuilles jaunies d’un tapis de muguets allument les tons d’or d’un incendie flambant.
Nous courons entre deux rubans de bruyère rose qui bordent les fossés velus. Les arbres passent et se succèdent interminablement. Toute la forêt accourt, défile et nous salue de ses premières feuilles tombantes sous la musique de la brise. Quelle pauvre imitation, le défilé militaire de Longchamp. Nous allons toujours, fouettés de vent, joyeux, tour à tour piqués de soleil ou rafraîchis d’ombre, insouciants du but, jouissant d’aller, de courir, de passer. La course, c’est de la vie multipliée.
Clairefontaine. La première cau du monde, après l’eau merveilleuse que Luchon va chercher au loin dans la montagne pour la joie de ceux qui n’aiment pas le soufre. Un demi-kilomètre de maisons blanches sur un coteau qui domine de belles prairies bordées de bois où j’ai souvent pris part à de terribles fusillades. Un souvenir à l’ami disparu qui nous faisait si grande fête, et les maisons nous quittent comme faisaient les arbres tout à l’heure.
Le terrain est dénudé maintenant. De grandes plaines sablonneuses piquées de bouleaux tremblants, des bois misérables, une terre ingrate qui couvre superbement sa misère d’un grand manteau rose de bruyère diapré des gris soutenus du velours. L’horizon s’ouvre. Un grand rocher surmonté de ruines barre la route. C’est Rochefort-en-Yvelines, berceau des Rohan-Rochefort. Des arbres, des fleurs, des jardins, des constructions qui grimpent pour rejoindre le donjon de l’an 1000, une petite rivière tranquille qui n’a rien d’une enragée quoiqu’elle s’appelle la Rabette, de grands arbres qui couronnent la hauteur, voilà la petite ville où nous venons surprendre nos amis.
Dès notre arrivée, grand meeting : point d’élection. C’est d’une émigration en masse qu’il s’agit. Les fils de fer du télégraphe présentent une longue brochette de petites boules noires emplumées, surmontées d’une tache violente d’un rouge de sang, et balançant à l’autre bout l’élégante penne bifide dite queue d’aronde. C’est le départ des hirondelles. Elles sont là, immobiles, écoutant des courriers affairés qui volettent de groupe en groupe avec de petits cris donnant sans doute aux jeunes les indications, les recommandations suprêmes pour le grand voyage. La campagne est toute de silence. La gent voyageuse des bois nous a déjà quittés. Celles-ci partent les dernières. Combien qui sont là, brouettant, chargeant le fumier, harnachant les chevaux ne les verront pas revenir. Partez, amies de l’homme, puisque c’est votre destin. Regardez du haut de l’air passer les plaines, les montagnes, les fleuves, la grande mer bleue, hâtez-vous de jouir de l’espace avant que l’homme ne s’en soit rendu maître sur les ailes de l’aéroplane Maxim. Et surtout gardez-vous de la Provence, évitez Marignane, fatale à votre race, et si vous apercevez la barbe flambante de mon ami Le Terrible, un grand coup d’aile au plus tôt. Hélas ! encore un meeting où j’aurai parlé en vain !
Rochefort sera tôt visité. Le vieux bailliage des seigneurs est devenu mairie pour le malheur des temps. Il porte encore son inscription : Frænum malis, bonis præsidium. C’est une massive construction de beau grès piqué, flanqué de quatre petites tourelles carrées. Cela ne remonte pas au-delà du XVIIe siècle. Mais l’aspect en est redoutable et de nature à effrayer les bons comme les méchants. À l’intérieur, derrière des murailles d’un mètre d’épaisseur, quatre cachots noirs, tout juste assez grands pour qu’un homme s’y puisse étendre, rappellent les oubliettes du palais des doges. Les Rohan-Rochefort ne badinaient pas.
Le parc subsiste encore. Deux cent hectares, dont soixante entourés de murs. Il est infiniment pittoresque, abandonné à la bonne nature qui l’offre aux ébats des écureuils, des lapins, des chevreuils. Il ne subsiste du château Louis XIII que des communs, brique et pierre, aménagés en rendez-vous de chasse. Dominant tout, le donjon primitif, perché sur son roc, dont des quartiers éboulés défendent l’approche. Du haut des pans de murailles s’étale le tapis sombre de la forêt égayé des fusées claires du bouleau et des grandes plaques rosissantes de bruyères. Au pied de la roche, la route de Chartres à Paris, où passaient les blés de la Beauce qui devaient payer le droit au seigneur. Cela, jusqu’au jour où Louis le Gros, guerroyant contre les barons, démolit les manoirs qui se rebâtirent pour que Richelieu plus tard y mît la mine. Ô révolutionnaires, destructeurs de châteaux, que de glorieux prédécesseurs !
Aujourd’hui, toute la forêt insurgée contre la pierre envoie sa semence sur les ailes du vent à l’assaut de la ruine. C’est un fourré de lilas, de sureaux, de chênes rabougris, de pins tordus, de merisiers, d’érables triomphant de la défaite du passé. Redescendant, nous chassons devant nous une mince couleuvre rouge que nous sauvons du garde qui voulait la tuer, bien qu’inoffensive. L’homme nous parle des vipères qui sont rares dans le pays. « Voilà des bêtes bien nommées, dit-il. La mère meurt après avoir donné naissance aux petits. Il n’y a que le père qui vit. Alors, on les appelle vit-père. » Il m’a semblé que cette étymologie rustique, contredite, hélas ! par le dictionnaire, valait d’être notée au passage. La chasse est louée à M. Boucicaut, du Bon Marché. Un La Rochefoucauld louant les tirés de son parc à un marchand de futaine. Ô misères des temps !
Nous voilà de nouveau sur les routes au soleil couchant pour rejoindre la ligne de Sceaux. Les machines filent tout d’un trait sur la pente qui descend jusqu’à Bonnelles, la terre de Mme la duchesse d’Uzès. Les travailleurs rentrent du champ ou de la forêt. Les vaches regagnent l’étable. Une bonne odeur de trèfle coupé se répand dans la campagne. Dans les bas-fonds des prairies s’accumule en grandes nappes blanches une moutonneuse vapeur d’où jaillissent les collines rousses comme dans un paysage japonais. Une chouette traverse la route nous cinglant de son cri aigre. Des perdrix chantent. Un piqueur sonne une fanfare d’adieu au soleil. Les lueurs verdissantes du ciel font les arbres tout noirs. Tout à coup le voile s’abat : c’est la nuit.
Un vieux gros pavé à la traversée de Bonnelles, souvenir des fastueuses monarchies, indifférentes au pneumatique Dunlop. Nous nous lançons en avant sans rien voir, gravissant péniblement de rudes côtes, nous retenant aux descentes par crainte de l’inconnu, brûlant les lanternes vénitiennes qui nous mettaient en règle avec la gendarmerie sévère, mais juste. Une énorme lune rouge de sang surgit du brouillard, puis y rentre pour nous narguer. Le sifflet du chemin de fer. La contravention menaçante nous attend à la gare. Pas de gendarmes ! Sauvés ! Si le gouvernement le savait…
Georges Clemenceau, « Sur les routes »
(Le Grand Pan, G. Charpentier et E. Fasquelle, 1896, pp. 40-45) |