[...]
Comme les prêtres ou la viande dans les assiettes, les champions cyclistes ne font plus aujourd'hui l'objet que de méchants soupçons. En conséquence, pas un cyclard du dimanche qui n'ait eu le droit à sa blague sur l'Epo, là ou, quelques années auparavant, il se serait vu servir le tranquille « Vas-y Poupou » ou le subtil « Ta chaîne s'dégonfle ». Bidon, Bjarne Riis, sur la plaque dans la montée d' Hautacam, trois fois bidon, les Gewiss en Wallonie, archibidon, certaines œuvres complètes ?
Des hommes vêtus de noir et assis dans des fauteuils. En face d'eux, d'autres hommes qui, de février à octobre, par tous les temps, couvrent deux cents kilomètres et plus à la limite d'un seuil qualifié d'anaérobie, tout en veillant à ne pas tomber et à digérer des pâtes de fruits. Le dialogue ne va pas de soi. Penser qu'un jour il ira de soi, c'est être victime d'un malentendu. Desgrange en effet n'est pas Coubertin. Régénération de la race, eau claire ? En aucun cas. Plutôt marchandages, coups fourrés. Et, par conséquent, drogues. D'emblée le cyclisme fut étranger aux idées, si en vogue au début du siècle dernier, de santé harmonieuse et de souverain bien. Ces corps-là ne sont pas conciliants. Ils protestent. Regardez Arnaud Tournant. N'est-il pas évident qu'il actionne, une minute durant, sa propre gégène ?
Arthur Linton et sa strychnine, les Pélissier et leurs fioles, sorties de la valise devant Albert Londres, Malléjac avec ses yeux retournés. En vérité, jamais depuis les origines le vélo ne fut transparent, conforme à un préténdu idéal olympique. C'est une besogne, c'est une guerre. En aucun cas une hygiène. « On dit que Charly se charge. Ce n'est pas vrai. D'ailleurs tous les coureurs se chargent. On est bien forcé de faire comme tout le monde. » Lorsqu'il énonça ces évidences en 1958, le brave Marcel Ernzer se doutait-il qu'elles prendraient valeur presque canonique ? Étonnez-vous que la chose ait inspiré les écrivains plus que le football ou le tennis !
À la fois individuelle et collective, étroitement liée au relief et au climat, douée de naissance pour les histoires, elle avait les qualités nécessaires à la poésie épique. Mais celle-ci est morte et sa mort ne se discute pas. Elle offre en revanche à son pastiche toutes sortes d'occasions. Sa parenté dès lors avec Don Quichotte est patente. Autrement dit, sa parenté avec le roman. Parenté naïve, parenté grossière, si l'on veut. Mais parenté tout de même.
[...]
Gilles Cornec, Le Miroir du Tour
(Gallimard, 2003, pp. 97-98) |