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Un palmarès se présente comme une énorme positivité indiscutable et inaccessible. Il ne dit rien de plus que « le premier arrivé est le meilleur, le meilleur est arrivé le premier ». L’attitude qu’il exige par principe est cette acceptation passive qu’il a déjà en fait obtenue par sa manière de rendre indiscutable la réduction de toute performance sportive à une valeur chronométrique abstraite.
Avec la révision des palmarès, cette logique élémentaire se trouve soudain bafouée, et l’exploit contemporain lui-même s’éloigne aussitôt dans une distance fabuleuse, cerné par un soupçon systématique.
Un aspect de la disparition de toute culture cycliste objective se manifeste à propos de n’importe quel palmarès personnel, qui est devenu malléable et rectifiable à volonté par ceux qui contrôlent toute l’information, celle que l’on recueille dans les échantillons d’urine et aussi celle, bien différente, que l’on diffuse dans la presse sportive ; ils ont donc toute licence pour falsifier. Car une évidence historique dont on ne veut rien savoir dans L’Équipe n’est plus une évidence. Là où personne n’a plus que la renommée qui lui a été attribuée comme une faveur par la bienveillance de l’Agence mondiale antidopage, la disgrâce peut suivre instantanément.
Il est désormais permis de changer du tout au tout le palmarès d’un coureur, de le modifier radicalement, de le recréer dans le style des procès de Moscou ; et sans qu’il soit même nécessaire de recourir aux lourdeurs d’un procès. Les faux témoins et les faux documents ne peuvent manquer à ceux qui gouvernent l’Union cycliste internationale, ou à leurs amis.
Avec les nouvelles conditions qui prédominent actuellement dans le peloton écrasé sous la socquette de fer de la lutte antidopage, on sait que, par exemple, un exploit sportif se trouve placé dans une autre lumière ; en quelque sorte tamisée.
Quand, en 1969, sur le Tour de France, Eddy Merckx est arrivé à Mourenx avec huit minutes d’avance après une échappée solitaire de cent quarante kilomètres avec vent de face et plusieurs crevaisons, personne n’a douté qu’il avait accompli cet exploit par des moyens naturels. Aujourd’hui, en présence d’un tel événement, des journalistes-policiers, experts notoires en médecine sportive et biologie moléculaire, diraient tout de suite que cette performance est invraisemblable, donc non avenue, et que Merckx était d’ailleurs bien connu pour avoir à plusieurs reprises esquivé des contrôles inopinés. Des médecins préleveurs agréés par le ministère de la Santé l’attesteraient, et les media, rien qu’en attestant qu’ils l’ont dit, attesteraient par le fait même leur compétence et leur impartialité d’experts incomparablement autorisés. Puis l’enquête policière officielle pourrait établir dès le lendemain que l’on vient de découvrir plusieurs coureurs honorables qui sont prêts à témoigner du fait que ce même Merckx a été surpris en course en train de s’injecter le contenu d’une poche de sang cachée dans son porte-bidon.
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Considérations sur l'assassinat de Floyd Landis
(Roue libre, 2006, pp. 11-12)
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