
Beautés de la bicyclette
Il est certain que pour les connaisseurs, et même pour les profanes, la bicyclette a ses beautés, ses élégances, ses grâces particulières, comme une cavale au repos, ou si vous voulez que nous soyons moins lyriques, comme une voiture de chez Binder.
Quand je contemple la mienne, un peu haute sur pattes, je veux dire sur roues, allongée, très allongée sur son cadre inégal, le guidon incliné très en arrière, les extrémités du guidon très écartées, la selle un peu en arrière et un peu le bec en l’air, j’avoue que mon sens artistique est chatouillé, que je vois nettement quelque chose de beau, une forme séduisante, un être gracieux – et que je ne suis pas seul à voir tout cela puisque des profanes, je le répète, s’arrêtent devant ma bête et la détaillent avec complaisance.
Le veloceman dans le paysage
On vient nous dire : mais votre sport n’est pas artistique. Il n’a rien de beau. Il n’a pas de lignes, etc., etc. Je viens de plaider pour les lignes de la bicyclette. Au tour du cavalier maintenant. Pourquoi, voulez-vous me dire pourquoi le veloceman n’aurait pas aussi bien ses lignes picturales que le horseman ?
La taille emprisonnée dans un maillot gros-bleu complété par un veston gris-poussière, les jambes enfermées dans une culotte courte et dans une paire de bas de laine bien tirés, les souliers fins aux pieds, les gants de peau brune aux mains, une casquette ronde ou plate sur la tête, tout cela dans les nuances sombres et discrètes ; le veloceman vaut bien, ainsi équipé, le cavalier en leggins, en veston et en tube.
Mettez-les côte à côte et faites-les galoper dans une allée ombreuse, l’un vaudra l’autre. Ce que le cavalier aura de supérieur ce sera son cheval, qui est un être animé comme lui et qui se profile par suite plus artistiquement dans le paysage. Mais descendez les deux hommes de leurs montures et campez-les dans un hallier, fumant chacun leur cigare. Le veloceman aura beaucoup plus de lignes que le cavalier. Je ne parle pas ici des joyeux farceurs qui s’habillent en rouge et en vert pour monter en vélocipède, cela va de soi. Ce sont les comiques de la chose. Imaginez maintenant une petite femme suave descendant les côtes de la Manche en culotte et en blouse, ne serait-ce pas tout à fait pictural ?
Est-ce chic ? N’est-ce pas chic ?
Suite des objections et des préjugés : la bicyclette n’est pas chic.
Erreur absolue. La bicyclette est chic.
D’abord pouvez-vous me dire pourquoi elle ne serait pas chic ? Parce que les membres du Jockey-club ou du Royal-Gommeux n’arrivent pas encore à leur cercle en vélocipède ? Ce n’est pas une raison. La bicyclette est chic, parce qu’après avoir en effet été l’apanage, à ses débuts, de quelques casse-cou mal éduqués, elle est entrée dans les mœurs de la bourgeoisie et de la noblesse (saluez, fils de saint Louis !). Je connais de jeunes princes qui en font leur sport favori. Nombre d’héritiers des plus grands noms de France grandissent aujourd’hui dans l’admiration de la bicyclette. Ce sont ceux-là peut-être qui arriveront à leur club sur leur machine, les uns avec leur femme et les autres tout seuls.
Tant vaut l’homme, tant vaut la chose. Du moment que les hommes les plus graves et les plus nobles se sont mis au vélocipède, le vélocipède est chic. Il est select. Il est vlan. Il est tout ce qu’on voudra. Allez en Angleterre, et vous y verrez M. Prudhomme – celui de Londres, monté sur deux roues. C’est là que les Anglais nous dament le pion, dans ce mépris hautain des mille préjugés bêtes que nous secouons si lentement en France.
En Angleterre, le prince de Galles s’en irait fort bien en vélocipède avec ses enfants sans qu’on songe à autre chose qu’à l’applaudir. En France, supposez que M. Carnot fasse un voyage présidentiel en vélocipède, avec le général Brugère et le colonel Lichtenstein… Quel scandale !
Un jeune diplomate, marié et père de charmants enfants, fait avec passion de la bicyclette et du tricycle à ses moments perdus. Il en trouve même pour se secouer le sang en exécutant de jolis parcours de vingt-cinq à trente kilomètres entre ses repas. Sa belle-mère lui en faisait des reproches, sans amertume, mais avec dignité :
– À votre âge, Ernest, et dans votre situation ! Un homme marié ! Un père de famille ! Aller ainsi sur ces machines comme un collégien !
– Belle-maman, répondit sagement le jeune diplomate, que diriez-vous si vous me rencontriez au théâtre ou dans les Champs-Élysées avec des drôlesses ?
– Je vous reprendrais ma fille !
– Bien. Que diriez-vous, belle-maman, si je rentrais chez ma femme chaque matin au lever du jour avec des culottes prises au baccara et variant entre cinq et dix mille, pour ne pas taper dans les grands naufrages ?
– Je vous tuerais !
– Alors, laissez-moi donc faire tranquillement du vélocipède. Ça ne vous gêne pas. Ça n’a pas d’odeur. Ça ne prend rien à ma femme. Ça ne coûte rien et je me porte à ravir. Franchement, belle-maman…
– N’achevez pas, s’écrie la belle-mère, femme d’esprit avant d’être française et imbue de préjugés ridicules, n’achevez pas, et embrassez-moi, mon gendre !
La bicyclette est donc chic, puisqu’elle met la paix dans les ménages !
Enfin, tricycle ou bicyclette, le vélocipède est aujourd’hui dans le mouvement. On ne se cache plus pour en faire comme il y a dix ans. Dans dix autres années, il n’y aura que les infirmes qui n’en feront pas.
Les éclairs de l’acier
La bicyclette, comme le tricycle, emprunte encore des qualités esthétiques à l’emploi de l’acier, qui est partout dans le vélocipède. Les rayons des roues, la barre du guidon, la lanterne, la corne d’appel, dont les vauriens abusent, mais que le parfait veloceman n’emploie qu’avec discrétion ; toutes ces pièces d’acier étincellent au soleil et jettent des éclats lumineux qui donnent à la machine un aspect sidéral par moments. Tout ce brillant est joli à voir, dans son déplacement automatique.
Tant pis pour qui ne sent pas ces choses, mais elles existent ; et ceux-là mêmes qui s’en rendent le moins compte, subissent l’influence de ces jolis détails.
Pierre Giffard, La Reine bicyclette. Histoire du vélocipède
depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours
(Firmin-Didot, 1891, pp. 22-29) |