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ALFRED JARRY

La mécanique d'« Ixion »

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Ubu cycliste (éditions Le Pas d'oiseau)

Nous disons, dans La Revue blanche qui paraît en même temps que cette chronique, tout le bien que nous pensons d'Ixion, le poème publié en un volume, à La Plume, par M. Félicien Fagus.


Sinon tout le bien, c'est que nous en pensons davantage. En outre, il nous plaît d'étudier ici, indépendamment de l'œuvre et de sa forme, son sujet, ce mythe d'Ixion emporté sur sa roue, dans ses rapports avec la mécanique, et, si l'on ne se scandalise point du mot, métamythiquement. Que si nous éprouvons le désir de divaguer ou diverger quelque peu, concentriquement à la roue infernale, que l'auteur s'accuse seul de lui avoir imprimé un bel élan de volant éternel, et ne se choque point que ses lecteurs soient emportés à son entour par la force centrifuge.

Et d'abord, examinons le supplice du damné au point de vue sentimental.

Ixion, d'après les poètes, est ligoté sur la roue, extérieurement à la circonférence. Ainsi « circulent » les hommes-serpents dans les foires, la nuque aux talons. Notons que les yeux d'Ixion sont tournés en dehors, et ainsi reflètent le monde, de même que le reproduisent les lentilles d'un cinématographe Lumière.

Ce n'est pas le concept hindou, célébré par Kipling, de la Roue-des-Choses, c'est l'Homme, leur centre, qui tourne. Par un anthropocentrisme pareil, le militaire qui a vu le soleil en face à trois heures sait qu'il sera quatre heures et demie quand l'astre l'aura suivi dans le mouvement appelé « un demi-à-droite ». Ixion, disions-nous, à supposer uniforme la vitesse de la roue, parcourt en un temps T la longueur égale à 2 p (R + E), si l'on désigne par E l'épaisseur de la jante de la roue. La Société protectrice des animaux a épargné, zoophiliquement, aux chiens qualifiés tournebroches qui, chez les couteliers, ambulent dans l'intérieur d'un tambour qu'ils actionnent, une partie du labeur d'Ixion.

En considération du travail utile qu'ils fournissent, on les admet en dedans de la roue. Ils jouissent de la liberté relative de n'y être point attachés. Et ils n'ont à parcourir que 2 p R. Ceci peut paraître une aberration anti-économique de la part de la Société protectrice. À l'extérieur de la jante, le chien moteur agirait sur un levier plus long. Mais la Société concilie sa zoophilie et sa science de la mécanique : elle construit R très grand.

Et se sequiturque fugitque. La conscience étant, comme on sait, « le sentiment de la différence », si l'on perçoit un point d'interruption entre la fuite et la poursuite d'Ixion de lui-même par lui-même, c'est que c'est un point de repos, ou selon le terme usité, un point mort. Mais la mort est apparemment un repos pour ceux qui sont au-delà, aux enfers.

Les personnes qui n'auraient point tenu sur ses fonts baptismaux le cyclisme ont sans doute oublié ou ignoré que le premier record mémorable pour l'époque, du mille fut établi par Johnson, au moyen d'un pignon elliptique supprimant, en théorie du moins, le point mort : l'effort le moindre bénéficiait du plus long levier.

Et à ce propos indiquons seulement qu'Ixion est le père des stayers.

Stayer, absolument. Ixion, éternel, ne se rappelle plus quand il a démarré ni qu'il ait démarré. Ixion est dans l'« état d'esprit » du boulet savourant sa trajectoire.

Il jouit d'aller vite, sans s'en attribuer la gloire.

Plus exactement, il vit d'aller vite et ne saurait progresser d'autre manière. Il dériverait volontiers le mot « vite » de « vitulum ». Il « fait le veau » ou, comme le dirait avec plus de poésie et de compétence Stuart Merrill, il « vitule ». La supériorité du roseau pensant, d'après Pascal, c'est qu'il sait – donc qu'il piaille… car quel autre critérium ? – quand l'univers l'écrase. La supériorité du boulet, c'est qu'il « fait son trou » sans mot souffler. S'il ne crie point, sa mère et servante, l'âme du canon, crie pour lui, quand c'est fini… car le son arrive après. Devançant le son, seul certificat de son état civil, le boulet doit se croire libre, spontané et volontaire… quoique sa volonté s'écrive mv2.

Ixion est la Fortune, inventrice de la pédale. Celle-ci n'est autre que le lieu d'action des pieds sur une circonférence ; que cette circonférence « multiplie la rotation d'une autre », reliée par une chaîne ou par quelque autre artifice, c'est la fortune à intérêts.

Le chien qui suit son maître, et l'homme perdu dans un désert sont Ixion. Ils décrivent une circonférence de droite à gauche qui les ramène à leur point de départ. Le chien, il est vrai, qui court volontiers quelques mètres en avant, a plutôt l'air épicycloïdal.

La mémoire, ce chien d'arrêt de l'esprit, est aussi un pareil cercle. Quêtant tout le long de la courbe des circonvolutions limitées par la sphéricité du crâne, elle repasse par les mêmes points… et rapporte.

Descartes expliquait par cette vie circulaire des atomes que les mouches eussent la liberté de battre des ailes dans le monde sans y faire des bosses : les mouvements se déplacent, comme dans un cirque, mais ne foulent que le même sable de la même piste… en anneau.

Heureusement, la roue d'Ixion, de par l'éternité qu'elle dure, « prend du jeu » : Ixion ne tourne plus dans le même plan : il revit, à chaque circuit, son expérience acquise, puis pousse une pointe, par son centre, dans un nouveau monde liseré d'une courbe fermée ; mais après il y a encore d'autres mondes ! il remonte la chute des bolges du Dante ; le progrès, tel qu'un clown crevant ses cerceaux, débouche de nouveaux mystères comme une spirale de bon acier des bouteilles. Que serait-ce si Ixion voilait sa roue !

Si l'essieu de la roue « grippait », pourtant, dans l'arrêt subit imposé par ce frein à l'éternité, Ixion, ses liens rompus, se libérerait par la tangente qui serait l'éternité développée… mais il n'aurait fait que transformer la force qui le mène.

Et surtout, depuis le temps qu'il tourne, si le corps d'Ixion a « épousé » la jante où il est attaché, qu'Ixion, par l'allongement centrifuge, 3,1492… fois plus considérable que le diamètre de la roue, qu'Ixion, de par la gymnastique de son supplice, doit être grand !

 

Alfred Jarry, « La mécanique d'“Ixion” »
(La Plume, n° 334, 15 mars 1903, pp. 374-376)