C'est que le mouvement produit tend nos nerfs jusqu'à leur maximum d'intensité et nous dote d'une sensibilité inconnue jusqu'ici.
– J'aime, dit-elle, quand vous parlez de tout cela ; et ce n'est pas, je l'avoue, que je m'attache tant au sens des paroles, mais j'éprouve peu à peu tout ce que vous éprouvez, tellement votre conviction me gagne.
Il continua :
– Et puis il n'est rien où le résultat obtenu corresponde plus exactement à l'effort donné. On a la joie de créer en vitesse et en impressions l'équivalent de ce qu'on a dépensé en énergie et en espoirs. On avance parce qu'on est fort et souple, et l'on voit de belles choses parce qu'on est capable d'aller les voir. N'y a-t-il pas là de quoi être fier et satisfait ? Oui, satisfait, car chaque coup de pédale reçoit sa récompense immédiate et magnifique. On se réjouit d'être l'objet d'une perpétuelle justice.
Il répéta :
– C'est cela, c'est cela, on se réjouit d'être l'objet d'une perpétuelle justice.
Ils roulaient parmi l'escorte immobile des peupliers symétriques, à travers des plaines coupées de molles vallées où s'alanguissaient des rivières paresseuses. Le soleil se baignait dans l'eau, avec les martins-pêcheurs et les bergeronnettes. Du foin, du trèfle, du chèvrefeuille, du sureau étaient chargés de parfumer l'air.
– Ah ! Madeleine, il ne reste plus rien de l'enveloppe de verre dont je vous parlais un soir. C'est ma peau elle-même que frappe la vie du dehors, ce sont mes sens qui reçoivent les chocs, et c'est mon cerveau qui vibre et qui s'émeut. J'ignore tout de la nature, et je ne suis pas digne de la comprendre puisque je l'ai si longtemps dédaignée, et cependant je devine qu'elle m'envoie des cadeaux ininterrompus et que nul obstacle ne s'oppose à ses bienfaits. Il n'y a pas un parfum, pas un bruit, même de ceux que je ne sens pas et que je n'entends pas, il n'y a rien autour de moi, j'en suis sûr, qui ne vienne s'engouffrer en moi comme autant de petites sources qui filtrent vers un abîme.
– Pascal, murmura-t-elle, Pascal, il me semble que vous parlez pour moi, tellement vos paroles disent tout ce que je sens.
Oui, chacun d'eux n'était plus qu'une masse sensible, délicate, frémissante, où palpitait la foule des sensations. Et quelles sensations particulières que celles-là, pressées, et puissantes, et innombrables ! On est comme augmenté, comme gonflé de tout ce que l'on voit et de tout ce que l'on admire, fièvre d'éternelle jeunesse où la jeunesse se hausse à un degré d'acuité extraordinaire, où l'on est imprégné d'émotion et de bonté, où l'on voudrait embrasser les êtres et les choses. La mémoire, l'intelligence se suspendent ? Tant mieux ! car c'est la vie qui surgit des réservoirs de notre être comme une eau limpide qui chasserait les vases fiévreuses. C'est la vie qui prend connaissance d'elle-même, de sa force, de son étendue, de sa profondeur. C'est la notion de la vie qui nous apparaît seulement ici, vis-à-vis de la nature, comme parfois, moins haute et moins noble, elle nous apparaît vis-à-vis de l'esprit dans l'extase de l'art, et vis-à-vis de l'humanité dans la communion des sexes.
L'espace les grisait. Leur bouche balbutiait des phrases au hasard.
– Il n'y a plus de chagrin, Madeleine, ni tristesse, ni rancunes... il y a du bonheur... je suis heureux... vous êtes heureuse, Madeleine...
– Heureuse, oui, beaucoup, au-delà du bonheur.
Ils le criaient, ce bonheur. Ils en prenaient le ciel à témoin, levant la tête comme s'il leur eût fallu l'immensité pour contenir ce qu'ils avaient en eux.
Et ils allaient, ils allaient, le long des rivières, le long des collines. De temps en temps ils se regardaient et c'était infiniment adorable.
On devait se retrouver à Saint-Lô. Mais à cause de l'heure tardive, ils jugèrent plus sage de s'arrêter dans une auberge et de s'y restaurer. Quand ils se remirent en route, la nuit était venue, une nuit vaste et sonore, éclairée d'étoiles lointaines, et frissonnante de bruits indistincts. Elle les emplit de respect et tint closes leurs lèvres. Mais le long d'une montée, comme il supposait sa compagne un peu lasse, il posa sa main sur son épaule et elle se soumit à ce geste d'assistance. Alors ils glissèrent, pareils à des fantômes, leurs ombres mêlées comme des oiseaux de nuit qui vogueraient côte à côte. Ils étaient infiniment heureux. Et ils ne doutaient point que la même béatitude les envahît, tant l'harmonie de la nuit leur semblait appeler l'harmonie des impressions. Ils n'avaient qu'une pensée. Ils n'avaient qu'une force. Rien ne les distrayant, ni le bruit des pieds qui heurtent le sol, ni l'effort des jambes, ni les spectacles invisibles, ils se croyaient emportés dans les bras de quelque génie. La route montait et descendait par pentes moelleuses, et dans la sorte de délire où les jetait la vitesse, ils eussent dit plutôt que c'était la terre qui s'enflait et qui s'abaissait, comme une poitrine que fait palpiter le rythme de la respiration.
Ils étaient ivres. Un élément de puissance et de grandeur croissait en eux, émotion étrange, bonté débordante. Leurs bras s'ouvraient comme pour un embrassement. La résistance que l'air oppose leur donnait l'illusion de quelque chose qui venait à leur rencontre et se blottissait tendrement contre leur poitrine. Le souffle de la brise sur leurs lèvres, c'était un ineffable baiser d'amour. Les suaves effluves du chèvrefeuille les troublaient comme des caresses secrètes.
Ils allaient. Ils allaient. La folie du mouvement les exaltait. Ils se sentaient des êtres surnaturels, doués de moyens nouveaux et de pouvoirs inconnus, des espèces d'oiseaux dont les ailes rasaient la terre et dont la tête ardente planait jusqu'au ciel... Leur conscience s'évanouit, dissoute dans les choses. Ils devinrent des parcelles de la nature, des forces instinctives, comme des nuages qui glissent, comme des vagues qui roulent, comme des parfums qui flottent, comme des bruits qui se répercutent...
Maurice Leblanc, Voici des ailes
(Ollendorf, 1898)
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