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ALBERT LONDRES

Les Forçats de la route :
dans les coulisses du Tour

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Dans les coulisses du Tour
Toulon, 7 juillet 1924.

 

Dès qu'ils ont mis pied à terre, le « maréchal » reprend son rôle.

Le maréchal est Alphonse Baugé. Il est commandant en chef des coureurs cyclistes… de ceux du Tour de France, de ceux des Six Jours, de ceux des courses classiques, des routiers et des pistards : Alphonse Baugé est l'animateur de la pédale française. C'est le seul homme que, de nos jours, je crois capable d'accomplir un miracle. Il ferait monter un garçon sur une bicyclette qui n'aurait ni selle, ni guidon ! Alphonse Baugé finira canonisé !

Son uniforme est bleu foncé et revêt la forme d'un pyjama, une ganse de laine rouge borde la veste. Comme signe particulier, Baugé a le sourire dentaire de Mistinguett. Il suit la course dans une voiture fermée, et il n'y a pas que sa voiture qui soit fermée, mais aussi sa bouche.

Au départ le secrétaire général de l'épreuve lui coud les lèvres avec du fil de laiton. L'autre jour, pris de pitié, j'ai voulu introduire un chalumeau dans le coin de sa bouche et lui envoyer un peu d'air ; il s'y est refusé : il tient pour le règlement.

À l'arrivée, le secrétaire général sort un instrument de sa poche et cisaille les fils de laiton. Alors, Baugé respire par trois fois, constate que son cœur bat encore, se tâte et gagne l'hôtel des coureurs.

C'était à Brest. À peine avais-je franchi le seuil de la salle à manger des « Tour de France » que j'entendis :

– Alors, cela ne te fait rien, à toi, de chanter à l'Opéra ou aux Batignolles ?

Baugé parlait à Curtel. Curtel voulait lâcher la course. Curtel se plaignait d'avoir fait mille deux cents kilomètres pour gagner six francs cinquante.

– À Marseille, disait-il, j'ai cinq mille francs pour trois cents kilomètres.

– Alors, non, tu n'es pas un grand artiste ; tu ne veux être qu'un baryton de province qui joue sur des scènes dérisoires ?

– Eh ! répondait Curtel, je préfère cent francs aux Batignolles qu'une « thune » à l'Opéra !

– Tu n'as donc pas d'orgueil ? Tu n'as donc pas de ça ? – il lui montrait la place du cœur. Tu ne penses donc pas à la fierté de tes vieux parents ?

– Eh ! faisait Curtel, mes parents sont pas si vieux que ça…

– Tu ne veux rien savoir, c'est arrêté dans ta cervelle. Tiens, je vais prendre un exemple, tu connais Kubelik, le grand violoniste ? Bon ! Penses-tu que Kubelik lâcherait son violon parce qu'il n'aurait gagné que six francs cinquante ? Non ! Kubelik est un artiste. Eh bien ! toi aussi, tu es un artiste, un artiste de la pédale. Pour la première fois, tu as l'honneur de courir le Tour de France, ce flambeau du sport cycliste, et à cause d'une histoire de six francs cinquante, tu laisserais ça là ?..

– Si je me crève pour six francs cinquante, comment ferai-je après pour gagner ma vie ?

– Tiens, tu n'es qu'un manœuvre, qu'un gâcheur de plâtre, qu'un cireur de bottes, qu'un laveur de vaisselle. Tu ne comprends rien à la beauté du guidon. Fais ce que tu veux… Tu me dégoûtes…

Nous arrivâmes à Bayonne.

L'attaque des Pyrénées était pour le lendemain. Le courage de cinq ou six faiblissait. Alors Baugé, dans le hall de l'hôtel, entra en jeu.

– Tu vas lâcher, toi qui as un système pour les Pyrénées  ?..

– Mais je n'ai pas de système pour les Pyrénées, monsieur Baugé !

– Si ! tu as un système pour les Pyrénées, tu vas lâcher, toi que tout le monde attend dans
les cols.

– Mais non, monsieur Baugé, personne ne m'attend dans les cols.

– Tout le monde t'attend, te dis-je, tu ne peux cependant pas le savoir mieux que moi, toi à qui la vieille grand-mère pyrénéenne offrira des fleurs au sommet du Tourmalet !

– Je me f .. des fleurs, monsieur Baugé ! Je vous dis que je n'ai plus de tendons.

– Il ne s'agit pas de tendons…

– Avec quoi je pousserai alors ?..

– Va trouver ton masseur, il te fera des tendons… Écoute, mon petit gars, as-tu du cœur ?

– Oui, mais je n'ai plus de tendons…

– Ne pense pas à ça, pense à ton succès, à ton nom sur les grands journaux à Paris, à la fanfare de ton pays natal qui viendra te chercher à la gare si tu finis le Tour.

– Mais, bon Dieu, monsieur Baugé, puisque je vous dis…

– Oui, tu me dis que tu n'as plus de tendons… C'est entendu… Eh bien ! alors fais-toi croque-mort et non coureur cycliste, tu m'entends, adieu !

Ensuite, ce fut Luchon. Les garçons y arrivèrent dans un état de fraîcheur voisin de la décomposition. Ils allèrent au bain. Ils passèrent à table :

– Croyez-vous, disaient-ils, que c'est un métier ?

Baugé montra son nez :

– Ce n'est pas un métier, c'est une mission.

– Notre mission, dit Collé, c'est d'être avec nos femmes, et non de faire le « rameur ».

– Votre femme, répond Baugé, c'est votre bicyclette.

Tiberghien, dans son pyjama beige à col de soie, assura que la bicyclette n'avait rien à voir avec la femme.

Baugé reprenait déjà :

– Si c'est un métier, quel beau métier !.. Cela ne vous fait peut-être rien d'entendre pendant un mois toute la France crier : « Alavoine ! Thys ! Sellier ! Mottiat ! Bellenger ! Jacquinot ! », etc.

– Quand on a des vomissements, ce n'est pas ce qui vous « rebecte », dit Alavoine.

– Tenez, prenez Bottecchia ; supposez-vous que si Rockefeller avait offert au sommet du Tourmalet cinquante billets, Bottecchia aurait lâché ? Non. Parce que Bottecchia a un idéal.

– Oui, acheter un terrain dans son Italie ; s'y construire une maison, vu qu'il est maçon, et planter ses spaghettis…

– Mais non, dit Baugé.

– Si, si, fait Bottecchia.

À Perpignan, il ne restait que vingt as sur quarante-six. Sellier et Jacquinot avaient laissé ça à Bourg-Madame, ils souffraient trop.

– Je comprends cela, mes enfants, dit Baugé ; mais sachez qu'il n'y a pas de grands coureurs sans grand chagrin.

De Perpignan à Toulon, deux routiers sont restés inanimés sous les roues d'une auto. Ugaglia d'abord, Huot ensuite. Leurs camarades n'en sont pas enchantés.

– Mes amis, dit Baugé, moi aussi je suis tombé, moi aussi j'ai été traîné par des motos. Je suis un enfant de la balle, je sais ce que c'est. Il y a des croix de bois dans notre métier comme dans les autres. Savez-vous ce que je ferais à votre place : je lirais la Vie des martyrs, de Duhamel. Après cela, vous auriez du courage pour l'étape de demain. C'est moi qui vous
le dis.

– On le trouve à Toulon ?

– On le trouve partout…

– Eh bien ! nous allons l'acheter…

Le Petit Parisien , 8 juillet 1924