[...]
Mon grand-père, qui était maçon et adroit de ses mains, peuplait des crèches pour moi. Il pétrissait ; je me régalais de voir la terre moelleuse prendre forme sous ses doigts. Tantôt il mettait les petits bonshommes et les animaux modelés à sécher au soleil ; d'autres fois, il les plaçait, à feu doux, dans le four de la cuisinière en fonte de la maison, près de l'évier. Il ne restait qu'à les colorier, les harnacher ou les vêtir selon les canons de la mode des temps anciens.
– Nous sommes tous de la même argile, disait-il d'un ton pénétré.
Grand-mère paraissait douter que nous fussions d'une pâte mêlée d'eau semblable à celle qui servit à créer de toute éternité le bambin Jésus. [...]
Le comble fut atteint le soir de Noël où elle découvrit l'apparition de bicyclettes dans la crèche. Elle n'en crut pas ses yeux. Paysans et bergers se rendaient à Bethléem en vélo-cipède ! Même Gaspard, Melchior et Balthazar suivaient l'étoile en des trains dont l'Évangile ne faisait pas état. Pour me complaire, grand-père les avait affublés de casaques qui les apparentaient à des coureurs cyclistes. Il les avait rebaptisés. L'un se prénommait André, l'autre Antonin, le troisième Roger, à l'instar de Leducq, Magne et Labépie, trois valeureux de haute pédalée. Une banderole portant l'indication ARRIVÉE était tendue au-dessus de l'entrée de la sainte étable.
– C'est un outrage à la religion ! s'écria grand-mère, prête à joindre des patenôtres à l'emportement.
[...]
Louis Nucéra, Mes rayons de soleil
(Grasset, 1987, pp. 13-15) |