PACEMAKER

 

 

 

 

FLANN O'BRIEN

Le Troisième Policier

 

[...]

– Directement et indirectement, poursuivit-il, vous pouvez sans risque d'erreur inférer que vous êtes vous-même fait d'atomes, de même que votre gousset, le pan de votre chemise et l'instrument dont vous vous servez pour vous curer les dents. Savez-vous ce qui arrive quand on frappe une barre de fer avec une masse ou avec un instrument contondant ?

– Quoi ?

– Quand le coup tombe, les atomes prennent une volée et se réfugient à l'autre bout de la barre de fer où ils s'attroupent par nichées comme des œufs sous une bonne couveuse. Au bout d'un moment, ils se remettent à tournoyer et reviennent à leur place initiale. Mais si vous continuez de frapper sur la barre suffisamment longtemps et suffisamment fort, ils n'ont aucune chance de revenir, et alors que se passe-t-il ?

– C'est une question difficile.

– Demandez la réponse à un forgeron et il vous répondra que si vous cognez dessus comme un sourd, la barre se dissipe peu à peu. La moitié des atomes qui la composent passent dans le marteau et l'autre moitié dans la table, la pierre ou le support sur lequel la barre est posée.

– C'est bien connu, acquiesçai-je.

– Le résultat net et brut de tout cela est que les gens qui passent la plupart de leur vie sur leur bicyclette de fer à pédaler sur les routes rocailleuses de cette paroisse voient leur personnalité confondue avec celle de leur bicyclette. C'est le résultat de l'échange des atomes et vous seriez surpris de voir le nombre de gens par ici qui sont mi-hommes mi-vélo. […] Quand un homme laisse aller les choses au point d'être à moitié ou plus qu'à moitié bicyclette, vous ne verrez pas grand-chose car il reste la plupart du temps le coude appuyé contre un mur ou le pied calé contre le bord d'un trottoir. Il se passe, bien sûr, d'autres choses pour les dames et les bicyclettes de dames, dont je vous parlerai séparément un jour. Mais la bicyclette chargée d'atomes masculins est un phénomène au charme intense et un objet très dangereux.

[...]

 

Flann O'Brien, Le Troisième Policier
( Phébus, coll. « Libretto », 2003, trad. Patrick Reumaux)