PACEMAKER

 

 

 

 

GEORGES PEREC

Histoire du bourrelier
de sa sœur et de son beau-frère
(La Vie mode d'emploi, chap. LXXIII)

 

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Le métier de pacemaker est un métier ingrat. Bien cambré sur sa grosse moto, les jambes bien verticales, les avant-bras collés au corps pour fournir le meilleur abri possible, il tire le stayer et dirige sa course de manière à lui imposer le minimum d'efforts tout en essayant de se placer dans des conditions favorables pour attaquer tel ou tel adversaire. Dans cette position terriblement fatigante où presque tout le poids du corps porte sur l'extrémité du pied gauche, et qu'il doit conserver pendant une heure ou une heure et demie sans remuer un bras ou une jambe, le pacemaker voit à peine son stayer et ne peut pratiquement pas, à cause du rugissement des machines, recevoir des messages de lui : tout au plus peut-il lui communiquer, au moyen de brefs signes de tête dont la signification est convenue d'avance, qu'il va accélérer, ralentir, monter aux balustrades, plonger à la corde, ou passer tel adversaire. Le reste, l'état de fraîcheur du coureur, sa combativité, son moral, il doit le deviner. Le coureur et son entraîneur doivent par conséquent ne faire qu'un, raisonner et agir ensemble, procéder en même temps à la même analyse de la course et en tirer aux mêmes instants les mêmes conséquences : celui qui est surpris a perdu : l'entraîneur qui laisse une moto adverse venir se placer de manière à lui casser le vent ne pourra pas éviter que son coureur ne décroche ; le coureur qui ne suit pas son entraîneur lorsque celui-ci accélère dans un virage pour attaquer un concurrent, s'asphyxiera en essayant de coller de nouveau au rouleau ; dans les deux cas, le coureur perdra en quelques secondes toutes ses chances de gagner.

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Georges Perec, La Vie mode d'emploi
(Le Livre de poche, 1980)