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George Sand trouvait dans les voyages une source de profonde mélancolie. L’auteur exquis, quoique d’un scepticisme sentimental un peu trop excessif, des Lettres d’un voyageur, était pénétrée de ce mal philosophique qui a commencé vers 1820, et qui aboutissant au néant moral sans y substituer même le remède singulièrement insuffisant de l’activité dans l’ordre physique, l’a laissé au cœur humain que le vide, et comme une désespérance incommensurable impossible à guérir. |
Pierre Loti s’est fait, lui, de cette tristesse noire une seconde nature. Peut-être est-ce l’une des marques caractéristiques de son génie : l’intérêt de ses descriptions, de ses épisodes si attachants et si poétiques s’augmente de l’éternelle, et en apparence, insurmontable langueur dont il semble accablé. Cette tristesse il la désire, il l’appelle, il la veut. Elle est lui-même.
Et la vision d’un tableau qui lui rappelle brutalement la gaieté de la civilisation occidentale le met hors de lui.
On ne pouvait aller plus loin dans la sensation permanente du « sunt lacrymae rerum » et ce disciple révolté de Schopenhauer, en échouant au moral par le triomphe, malgré lui, de son scepticisme, et au physique par l’absence totale d’impressions purement physiologiques, dont la réaction aurait eu sur lui la plus heureuse des influences, a marqué le terme de cette attristante période de pessimisme outrancier, ouverte, nous l’avons dit dans la première moitié de ce siècle.
Maintenant la réaction a commencé.
Elle a commencé franchement, largement ; et elle ira jusqu’au bout, parce qu’elle n’est pas seulement l’effet pur et simple d’un excès dans l’action ; elle n’est pas le résultat de l’éternel jeu de bascule qui fait le triomphe de certaines constitutions politiques, mais parce qu’elle est la conséquence de l’apparition d’un élément nouveau dans notre civilisation, un élément insignifiant, en apparence, mais dont les effets futurs seront incalculables, un outil, un frêle outil qui a déjà révolutionné plusieurs mondes : la bicyclette.
Enfourchez-la donc pessimistes, voyageurs mélancoliques, qui fuyez le démon de l’ennui ou du doute, rêveurs spleenétiques, pour qui tout est énigmatique, fermé et sans vertu réconfortante, enfourchez-la, et par le constant labeur de votre organisme, par la lutte parfois héroïque qu’il vous faudra soutenir contre les difficultés du chemin, vous les sentirez les sèves reconstituantes, bouillonner, monter et du physique se transfuser dans votre moral, par ce lien mystérieux dont la recherche mit aux abois la divine intelligence de l’auteur de la Méthode.
Car la bicyclette est vraiment l’élément de vie nouvelle qui chassera les vapeurs âcres dont les cerveaux contemporains sont encore alourdis ; elle est le talisman inattendu qui forcera l’homme à descendre de son piédestal de rêveur immobile pour reconquérir, par son propre effort le monde et ses merveilles ; elle est enfin, quelque résistance qu’elle rencontre chez les individualistes, pétrifiés dans leur orgueil de divinité incomprise, la petite folle qui ira piquer chacun dans son logis et l’entraînera dans la nouvelle marche de l’humanité vers un avenir d’activité plus positive.
Édouard de Perrodil, préface à Maurice Martin, Grande enquête sportive du journal
Le Vélo (8 300 kilomètres à bicyclette), Paris, E. Brocherioux, 1898.
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