Chapitre XVI : Les Alpes – Sospel
Au sortir de Nice, la route incline vers la gauche, se dirigeant droit sur le col de Tende. La route était encore boueuse et très rocailleuse, mais le ciel se rassérénait de plus en plus, et, une heure après notre départ de Nice, le soleil brillait de tout son éclat, tandis que la montée commençait.
Il est nécessaire d’indiquer ici la disposition géographique de la chaîne des Alpes que nous allions franchir. La montagne à cet endroit se compose de trois chaînes distinctes. Ces chaînes, comme des marches d’un escalier de géant, sont placées l’une près de l’autre en escalier, aux marches inégales. La première chaîne se termine par le col de Braus, la seconde par le col de Brouin, et la troisième enfin par le col de Tende situé sur le territoire italien. Nous avions donc à passer successivement ces trois cols pour nous trouver dans les plaines du Piémont et en avoir fini avec les interminables ascensions et les dangereuses descentes.
La montée commença donc, très rude. Et brusquement le soleil, qui brillait maintenant dans un ciel sans nuages, se fit sentir avec une extraordinaire intensité. Le vent soufflait du sud.
Quel changement ! En un clin d’œil tout parut transformé. La verdure des rameaux se fonça et s’épanouit. Une senteur d’été se répandit dans l’atmosphère. D’un coup nous étions transportés en un pas nouveau, sur lequel pesait une chaleur lourde d’Orient.
Déjà nous ruisselions. Deux cyclistes qui étaient partis de Nice avec nous, et dont l’un appartenait au club parisien l’Omnium, nous quittèrent.
Nous montions vers le village de l’Escarène, situé à vingt kilomètres de Nice, et dont nous n’étions guère séparés à ce moment que de deux kilomètres. Telle était la chaleur dont nous étions saisis qu’on fit une halte près d’une fontaine jaillissante, comme au fort de l’été. Quel revirement dans l’atmosphère ! Nous sortions d’un pays noyé sous des torrents de pluie, et nous ressentions tous les accablements des chaleurs de juillet. Et nous montions vers des sommets couverts de neige !
L’Escarène apparut, perché contre le flanc de la montagne. Un amas rétréci de petites maisons étroites, serrées l’une contre l’autre, comme si elles cherchaient un mutuel appui contre les avalanches ou les coups de vent. Dans l’une d’elles, une sorte d’auberge, où l’on pénétra, point de chambres d’habitation au rez-de-chaussée. Un escalier en échelle nous conduisit dans une pièce large, carrelée, aux murs blancs et nus avec des tables de bois blanc. Quel froid devait vous pénétrer dans cette pièce, par les nuits de tempête neigeuse, quand un suaire blanc pèse sur la montagne !
Après l’Escarène, on monta toujours. Lamberjack reprit son allure résignée de l’Estérel ; mais le ciel avait singulièrement changé d’aspect, et de temps à autre des exclamations partaient de la poitrine de mon compagnon dont la nature de gamin de Paris n’excluait en rien le sentiment admiratif, au contraire.
Nous allions à pied. La raideur de la pente ne nous permettait plus de rouler sur nos machines. Ainsi qu’il arrive toujours dans la traversée des chaînes montagneuses, notre route en s’élevant présentait des lacets nombreux. Pourtant, lorsque le sommet de notre première chaîne apparut, la route se déroulait encore à nos yeux sur une vaste étendue, de l’endroit même où nous nous trouvions jusqu’à l’entrée du col de Braus. Alors, comme la pente s’adoucissait, Lamberjack prit les devants, en éclaireur, et je le vis, comme un insecte, qui glissait le long de la route, au-dessus de la vallée.
La chaleur était encore forte, le ciel radieux.
Au passage du col, mon compagnon m’attendait, car la descente allait commencer, une descente abrupte, comme toujours du côté oriental. Au moment où l’on débouchait à l’extrémité du passage, un spectacle de rêve se déroula.
La chaîne se développait en amphithéâtre à notre droite et à notre gauche. En face, la seconde chaîne alpestre semblait achever le cirque immense ainsi commencé par la première. Le long du versant abrupt qui s’effondrait sous nos pieds courait la route descendant du col de Braus, et serpentait en lacets infinis vers le bas de la montagne. Des amas de verdure sombre couvraient les flancs des deux chaînes dans presque toute leur étendue, formant ainsi une corbeille aux contours foncés. Puis, tout au fond, là-bas, au centre du cirque, illuminé par le soleil qui dardait ses rayons sur elle, comme si un être géant eût dirigé sa lumière à l’instar d’un phare électrique, la ville de Sospel.
Pénétrée de verdure, elle se détachait sous l’éclat lumineux des rayons solaires, dans le sombre encadrement des Alpes. Elle semblait posée là, en cet endroit merveilleux, par un divin décorateur. Le ciel maintenant sans nuage achevait ce tableau en formant au-dessus de la corbeille une coupole bleue.
La descente commença. Lamberjack y déploya son agilité acrobatique, en se laissant aller au courant de la pente, frôlant l’abîme à chaque lacet où les pluies sans doute avaient accumulé les rocailles. Il était midi environ quand on arriva dans la délicieuse ville de Sospel, située sur la Bevera et couronnée par les cimes alpestres. Là, pour la première fois, j’allais goûter du célèbre vin blanc d’Asti, dont le goût est extrêmement agréable, mais dont un des terribles effets pour un cycliste est de briser les jambes.
Heureusement, nous devions en être, ce jour-là, peu incommodés. Ce n’était plus absolument un voyage à bicyclette que nous accomplissions dans les Alpes, mais une pérégrination en grande partie pédestre.
Au sortir de Sospel, nous avions devant nous la seconde chaîne, terminée par le col de Brouis. L’ascension allait recommencer, beaucoup moins prolongée toutefois que pour la première chaîne. Le col de Braus est situé à 999 mètres d’altitude, Sospel à 349 mètres, le col de Brouis à 838 mètres. Nous n’étions pas encore près des grandes hauteurs. C’est pour atteindre au col de Tende, situé à près de 2000 mètres, que nous allions sérieusement attaquer les fortes rampes. Rien autour de nous d’ailleurs n’annonçait les neiges. Les flancs des hauts escarpements étaient verts, toujours verts.
Édouard de Perrodil, Les Briseurs de chaînes
(Flammarion, 1898) |