Chapitre XIX : Passage du col de Tende
La douceur de la pente se maintint assez longtemps. Les eaux de la Roya, très rapides, coulaient à travers des amas d’énormes cailloux, des blocs de rochers parfois.
En face de nous, les escarpements se dressaient dans toute leur majesté. L’air était vif, mais les rayons du soleil devenaient chauds.
Maintenant, nous apercevons nettement des nappes blanches, là-haut, tout là-haut, sur les sommets. Mon désir intense, surtout à mesure que la chaleur, augmentée par notre marche ascensionnelle, se fait plus fortement sentir, est de la voir de près, de la toucher, cette neige. La transition me paraît devoir être originale au plus haut point.
Mais je manifeste mes craintes de ne point voir mon désir réalisé.
– Il est possible, probable même, dis-je à Lamberjack, que le col de Tende se trouve au-dessous des parties neigeuses. Dans ce cas, nous sommes volés.
– Ce serait malheureux, répond mon compagnon. Faire des boules de neige au sommet des Alpes, après avoir subi combien ? vingt ou vingt-cinq degrés de chaleur, du côté de l’Escarène, ce serait drôle.
La pente s’accentue et quelques tournants se produisent. Voici le village de Tende. Il est posé en nid d’aigle, contre le flanc de la chaîne principale, et au-dessus de la Roya. On dirait un village élyséen, situé dans une région inaccessible aux mortels. Les maisons semblent former une vaste galerie, surplombant la vallée. Au loin, sur la droite, enfoncé dans la déchirure de la montagne, un clocher domine le village. Tout à fait au-dessous, à notre main gauche, un petit pont de bois, à balustrade rustique, a été jeté sur la Roya et conduit dans des oseraies.
Nous passons le village où, sur la place, sont réunis tout un groupe de gendarmes italiens ; ils nous dévisagent, mais sans s’occuper davantage de nous.
À ce moment, les nappes neigeuses nous apparaissent agrandies, mais éloignées encore. Dix kilomètres de route nous séparent du col de Tende. La pente s’accentue fortement. Nous sommes obligés de mettre pied à terre.
La route est rocailleuse, mais assez large. Que nous importe, d’ailleurs ! À un moment, la montagne qui se dresse contre la route à notre gauche s’écarte, et notre horizon s’élargit.
Les masses montagneuses s’échelonnent de tous côtés. Les flancs ont des aspects d’un vert sale mêlé de gris ; aspects de terrain inculte et stérile. Les mamelons s’enchevêtrent et, derrière nous, laissent des impressions d’abîme sans fond. Devant nous, des faîtes élevés tranchent dans le bleu du ciel ; sur leurs flancs, au-dessous des crêtes, les neiges toutes blanches se montrent toujours plus nombreuses. Mais comme nous en sommes loin ! Ces neiges semblent éternellement à la même distance de nous.
Le torrent de la Roya, que nous avons franchi vers Tende et qui coule maintenant à notre droite, s’effondre en cataracte. Les eaux bouillonnent en mille contorsions diverses autour des blocs de rochers que l’éternel frottement du torrent a arrondis.
La montée est de plus en plus abrupte. Mais nous ne sentons pas la fatigue qu’elle nous procure, tant s’accroît la splendeur du spectacle. Les lacets assez larges de la route se rétrécissent maintenant. De minute en minute, le chemin prend une forme serpentine, en se remplissant de cailloux. À notre gauche et au-delà du torrent, à droite, les parois de la montagne ont pris des formes de falaises, crevassées par endroits, et pleines d’anfractuosités.
Les neiges sont toujours aussi haut. Nous aspirons d’autant plus vers elles que le soleil brille de tout son éclat, et que, notre marche ascensionnelle aidant, nous sommes en transpiration.
Nous subissons en ce moment cet effet de perspective qui fait que les sommets semblent s’élever à mesure que l’on s’élève soi-même.
Les cimes succèdent aux cimes. On croit toucher au sommet d’un mamelon, mais ce sommet est à des hauteurs que l’on ne s’imaginait pas.
De la falaise, à notre gauche, sortent de temps à autre de petites cascades. Notre chaleur est assez grande pour que nous éprouvions un vrai plaisir à nous y humecter les mains et la figure.
Maintenant les tapis de neige s’étendent. Ils semblent se rapprocher de nous. Mais à quelle distance ne sont-ils pas encore.
– Nous n’y arriverons jamais, dis-je à Lamberjack, tu verras. Nous allons trouver le passage et apercevoir les plaines du Piémont, avant de parvenir aux régions neigeuses.
– C’est étrange, me répondit mon compagnon ; il semble que nous n’ayons qu’à allonger le bras pour toucher cette neige.
– Mais vois donc depuis combien de temps elle nous paraît tout près de nous. D’ailleurs, les terrains environnants ne semblent guère annoncer la neige. Le soleil darde là-dessus et tout est sec.
Pourtant, un petit phénomène nous apparut qui me fit faire cette réflexion : « Oh ! oh ! les premières neiges ne doivent pas être éloignées maintenant. » C’était une eau dormante dans une anfractuosité de rocher. Cette eau était disposée de telle manière qu’elle n’avait pu être amenée là ni par la pluie ni par un écoulement supérieur quelconque.
– Tiens, dis-je à mon compagnon, cette eau doit être de la neige fondue. C’est sûr.
– Elle n’est pas très froide, dit Lamberjack, en y plongeant les deux mains.
– Oh ! mais le soleil qui darde en plein sur elle a pu la réchauffer. C’est de la neige fondue. N’en doute pas.
Nous montons toujours très fortement. La Roya roule ses eaux à travers des blocs énormes. Les nappes blanches se sont brusquement étendues, et enveloppent maintenant les mamelons situés devant nous. On dirait qu’elles se sont avancées comme un flot de marée. Mais l’extrémité de la nappe la plus rapprochée de nous me paraît encore très loin et je désespère d’y arriver.
Soudain, Lamberjack pousse un cri de joie, et, au même instant, je le vois s’élancer du côté du torrent.
– Quoi ? qu’y a-t-il ? lui dis-je.
– La neige !
– Où ça, la neige ?
– Mais regarde donc !
Et Lamberjack me montre, au-delà de la Roya, dans une excavation de la falaise, un amas blanc.
C’était de la neige, en effet. Mais elle est de l’autre côté du torrent ! C’est égal ! notre désir de la toucher est tel que nous voici déposant nos bicyclettes, et cherchant à passer l’eau en nous maintenant de rocher en rocher. Impossible ! Nous risquons de nous rompre le cou. Il faut y renoncer.
Nous reprenons nos machines, désespérés ; mais l’attente n’est pas longue.
Sur la gauche, cette fois, à portée de nos mains, un bloc de neige s’étale dans un enfoncement de la falaise. Alors nous nous précipitons sur elle, et, pendant plusieurs minutes, nous la tournons, pressons, triturons, en tous sens. Nous ne pouvons l’abandonner. Le contraste nous paraît si étrange ! Avoir subi une chaleur intense pour gravir la montagne, et maintenant palper cette neige !
Il faut reprendre la marche en avant. Les lacets de la route deviennent tout à fait courts. Maintenant les blocs blancs se sont multipliés. Il y en a dans toutes les fondrières, les excavations. Les nappes ont tout envahi, au-dessus de nous. Les mamelons de tous côtés apparaissent tout blancs. Même sur certains points, situés à une altitude moindre que la nôtre, des blancheurs s’étalent, éclatantes sous le soleil. C’est une invasion.
Les lacets sont maintenant tout à fait étroits. Les retours de route n’ont plus que quelques mètres. C’est comme un sentier dans les montagnes. Nous approchons du but.
Un petit incident analogue à celui de la douane de Fontan se produit ici.
La montagne s’est complètement écartée à notre gauche et des amas de rocs se dressent à hauteur de la route. Des ouvriers travaillent dans ces rochers. À notre vue, l’un d’eux quitte résolument son travail et s’avance vers le chemin, sur le bord duquel il s’arrête, avec l’attitude d’un homme qui attend notre arrivée.
– Tiens ! me dit Lamberjack, on dirait qu’il a quelque communication à nous faire, cet homme-là.
– C’est parfaitement clair, dis-je. Je ne suppose pourtant pas que cet ouvrier alpin vienne ici nous chercher noise.
– Il n’a guère la mine provocante. Et puis, ses compagnons restent là-bas à leur besogne.
– C’est pourtant singulier, dis-je. Que peut-il nous vouloir, ce brave ?
Pendant que cette conversation s’achevait, nous arrivions auprès de l’homme qui, s’avançant vers nous et, s’exprimant en français, sans le moindre accent étranger, demanda :
– Est-ce que c’est vous, les Parisiens qui allez de Paris à Milan ?
Le lecteur, au récit de ce fait, pourra supposer que l’imagination du conteur joue son rôle dans cette affaire ; il se trompera. L’incident est rigoureusement authentique.
– C’est nous-mêmes, dis-je.
Aussitôt la physionomie de notre interlocuteur s’éclaira.
– Un journal, dit-il, avait annoncé ce voyage. En lisant la nouvelle, moi qui travaille tous les jours ici, je m’étais dit : “De Paris à Milan par Nice et Turin, mais c’est ici la route… Ils passeront donc par ici, forcément, par le col de Tende.” Et depuis deux jours j’attends votre passage.
– Votre attente, dis-je à ce brave homme, n’a pas été déçue, car c’est bien nous les voyageurs de Paris à Milan. Voyez, nous sommes faits comme tous les voyageurs à bicyclette ; nous sommes vêtus comme des voleurs : c’est surtout ce qui nous différencie d’avec les autres.
– Enfin, nous dit l’excellent homme, je suis très content de vous avoir vu. Je suis français, moi aussi, et je vous souhaite bon voyage.
– Avant de nous séparer, lui dis-je, pouvez-vous nous dire si le passage du col de Tende est éloigné ?
– Mais non, vous y êtes. Encore une vingtaine de minutes de marche et vous arrivez au tunnel.
Aussitôt les saluts échangés, je fis immédiatement l’aveu de mon ignorance.
– Un tunnel ? Il y a donc un tunnel ?
Lamberjack n’était pas plus renseigné que moi. Nous ne savions ni l’un ni l’autre que l’on franchit le col par un tunnel ; ignorance qui est probablement partagée par un assez grand nombre de personnes.
– Nous verrons bien, dit Lamberjack. En avant ! Nous ne risquons toujours pas de nous tromper.
Sur notre droite, le terrain s’est modifié ; plus de torrent maintenant ; plus de falaises, ni d’excavations.
Un mur gris se dresse verticalement, un mur sans déchirures.
À sa vue, un sentiment de curiosité me saisit. Je veux savoir si cette muraille est faite de main d’homme, en mortier, pour éviter les éboulements, ou naturelle, en simple terre tassée. De l’ongle, je gratte légèrement la surface.
C’est de la neige !
C’est un mur de neige que nous avons devant nous. Il a été formé de main d’homme, en effet. Après une avalanche, des ouvriers ont ouvert la tranchée pour donner accès au tunnel.
Encore quelques minutes, et le chemin devient une véritable échelle ; échelle encore carrossable cependant, car à ce moment même, nous croisons une petite carriole attelée d’un mulet qui descend avec mille précautions. En un clin d’œil cette carriole semble presque en ligne verticale au-dessous de nous.
Une dernière montée et nous voici sur une plate-forme, face à face avec l’entrée du tunnel ; son aspect est de tous points semblables à celui d’un tunnel de voie ferrée. Ici, toutefois, l’entrée est fermée par une porte de fer. Personne auprès d’elle.
De la plate-forme, les cimes neigeuses se développaient. Les tapis blancs, nous les avons à nos pieds maintenant. Ils dessinent d’innombrables arabesques qui, au soleil, miroitent en millions de petits feux. Les masses géantes, aux blancs promontoires, se dressent en se découpant sur le ciel bleu. Elles affectent des formes bizarres et semblent défier le temps, en leur pose suspendue et leur immobilité. Je l’ai sous les yeux, le spectacle des grands sites alpestres. Quelle splendeur la nature déploie en ses lieux les moins accessibles ! Ne dirait-on pas que Dieu a voulu dissimuler les trésors de la création pour ne les découvrir qu’à ceux qui les recherchent, au prix de longs efforts ?
Un sépulcral silence planait sur cette immensité. Près du tunnel, personne n’apparaissait.
– C’est singulier, dis-je à Lamberjack ; le tunnel est, ma foi, visible, mais il est clos, et par une porte qui n’a pas l’air près de se laisser ouvrir.
– Mais, dit Lamberjack, notre chemin continue. Vois donc.
En effet, la route reprenait, à l’extrémité de la plate-forme.
Elle montait visiblement au faîte de la montagne.
– Tiens, c’est tout simple, dis-je. Nous ne verrons pas l’intérieur du tunnel, mais nous passerons par le sommet des Alpes. Allons-y.
Et saisissant nos machines, nous nous disposons à reprendre notre ascension.
– Hein ? un écriteau ? s’écria mon compagnon.
– Bon ! nous n’allons pas pouvoir passer, c’est clair.
En effet, l’écriteau portait ces mots : « Chemin accessible seulement aux seuls militaires munis d’une autorisation. »
– Bien ! dis-je, et nous ne sommes ni des militaires ni autorisés. Revenons au tunnel. Inutile d’aller se faire arrêter par là-haut.
Arrêtés, nous l’aurions été, en effet, sinon par l’autorité militaire italienne, du moins par la neige. C’est ce que nous apprîmes par la suite.
Mais la situation était pour nous la même devant le tunnel : nous étions arrêtés là par l’énorme porte massive qui en masquait l’entrée.
– Que faire ? C’est inouï. Pas de gardien, pas d’écriteau, rien !
Soudain, un simple petit fait absolument fortuit de notre part mit fin à notre incertitude.
L’un de nous s’avança vers la porte et frappa plusieurs coups, dans le but d’en connaître la matière et l’épaisseur.
Un coup de théâtre se produisit aussitôt. La porte énorme roula sur ses gonds et s’ouvrit, comme par enchantement. Le Cerbère du lieu se tenait à l’intérieur.
Nous nous engageons sous le tunnel, tandis que la porte se referme derrière nous. Lamberjack marche en avant. Sous la voûte, au centre, une rangée de lampes électriques, qui ont peine à éclairer ce passage digne du royaume des ombres.
Le sol est atroce. C’est une boue épaisse, glissante. Nous avons une peine inouïe à nous tenir en équilibre. Et la boue augmente au point de devenir un immonde marécage. Le tunnel n’est fermé que d’un côté. Alors, on aperçoit bientôt, de loin, la lumière blanche de l’ouverture. Au fur et à mesure de notre marche en avant, cette lumière grandit et Lamberjack me crie tout à coup : « Je ne peux plus me guider, je n’y vois plus. »
Cette exclamation ne me surprend en rien, car depuis un instant j’éprouvais la singulière sensation suivante.
Roulant derrière mon compagnon, l’ouverture brillante qui apparaissait en face de nous était masquée pour moi. Quand la distance qui nous séparait se fut quelque peu réduite, chaque embardée faite par Lamberjack me causait la plus désagréable surprise, en me projetant des éclairs dans les yeux, et je faisais des efforts surhumains pour me maintenir dans l’axe, afin d’éviter la lumière.
Dans ces conditions, le cri de mon compagnon ne me surprenait pas et je lui dis :
– Tu n’y vois plus, mon garçon ? Marche tout de même. Il faut arriver au bout et nous sommes sûrs de ne pas nous perdre. Roule comme tu pourras.
Nous n’étions plus guère séparés de l’extrémité du tunnel que par cinq cents mètres environ, quand un bruit se fit entendre, qui rapidement grandit. C’était un bruit de chute d’eau, qui bientôt devint un bruit de torrent. Puis, de la voûte commencèrent à tomber d’énormes gouttes d’eau ; on eût dit une pluie d’orage.
– C’est un peu singulier, dis-je. Tandis qu’au dehors, il fait un temps idéal, nous voici, sous cette voûte obscure, subissant un temps affreux.
Maintenant, nous sommes à une faible distance de d’ouverture. Est-ce l’obscurité relative dans laquelle nous nous trouvons depuis assez longtemps ? L’éclat de la lumière m’aveugle. Je ne puis la fixer. C’est un éblouissement. Elle apparaît blanche, d’une blancheur presque fulgurante.
Enfin, nous débouchons sur le versant oriental : de la neige, de la neige partout. Tout disparaît sous les amas de neige ; les sommets, les vallons, les excavations, tout est blanc. À notre gauche, le chemin qui descend du faîte est obstrué, la neige avance jusque sur notre route.
Et là-haut, le ciel est inondé de lumière azurée, et le soleil darde ses rayons sur cette immensité blanche.
Quel spectacle unique au monde !
Nous ne pouvions en détacher nos regards, et ce n’est qu’après une contemplation longtemps muette, puis bientôt coupée par une série d’exclamations admiratives, qu’enfin on reprit la marche en avant.
Maintenant, nous allions opérer la descente à une rapide allure.
Édouard de Perrodil, Les Briseurs de chaînes
(Flammarion, 1898)
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