PACEMAKER

 

 

 

 

ÉDOUARD DE PERRODIL

À vol de vélo
De Paris à Vienne

Télécharger une version imprimable de ce texte (PDF)

Chapitre II : Le départ

Le lundi matin 23 avril [1894], à six heures moins dix minutes, j’arrivais sur la place de la Concorde, par la rue Royale, après avoir expédié armes et bagages chez l’homme qui devait suivre la troupe joyeuse par le train durant le parcours entier, M. Suberbie. C’est déjà lui qui, durant mon précédent voyage à Madrid, avait accompli ce métier énervant, et il s’en était acquitté avec un sang-froid et une patience tellement inaltérables que je n’avais pas hésité à solliciter une seconde fois son concours.

Au moment de mon apparition sur la place de la Concorde, une foule de cyclistes et de curieux assiégeaient déjà l’obélisque de Louqsor. Blanquies était à son poste, Willaume y arrivait presque en même temps que moi. Nos costumes étaient fort simples : veste et culotte classiques, avec bas, maillots de laine, et chapeaux de feutre mous. Nul embarras sur les machines.

Nos livrets de recordmen, car des recordmen ne vont pas sans leurs livrets, devaient être signés par MM. Mousset et Peragallo, deux aimables sportsmen que nos lecteurs vélocipédiques connaissent de nom sans nul doute. À six heures moins trois minutes, nous avions les signatures de ces messieurs. J’allai saluer lord Ava, fils de lord Dufferin, ambassadeur d’Angleterre à Paris, dont mon compagnon Willaume venait à l’instant de me signaler la présence. L’ambassadeur d’Angleterre et son fils sont, disons-le en passant, de passionnés amateurs de cyclisme, au point que lord Dufferin a fait établir dans les jardins de l’ambassade une fort coquette piste vélocipédique.

À six heures sonnant, une vigoureuse poignée de main est donnée aux amis, accourus à notre départ, malgré l’heure matinale ; puis, en selle !

Près de cent cinquante cyclistes se mobilisent aussitôt et l’armée se dirige vers les grands boulevards par la rue Royale. L’aspect du ciel annonce une journée superbe. L’horizon est estompé de vapeurs grisâtres auxquelles les reflets du soleil donnent par endroits une teinte de rose clair. Le vent roule de l’est. Mauvaise affaire pour nous, car il va nous heurter de front, avec furie, dans la campagne ; mais, je n’ai pas un instant la pensée de me plaindre, car je sais que dans toute la région de la Seine ce vent nous assure le beau temps. Hélas ! nous ne nous attendions pas au déluge qui devait nous surprendre à notre arrivée sur le territoire autrichien, et que rien alors n’eût pu nous faire prévoir.

Nous nous avançons à une allure très solennelle sur les grands boulevards. Le défilé est magnifique. Cent cinquante machines dont les aciers miroitent au soleil, s’avançant en groupe parfaitement ordonné, constituent toujours un spectacle incomparable. Ce sont des milliers de zébrures scintillantes qui éclatent de toutes parts comme des feux électriques. Flammes papillonnantes et fugitives, aussitôt nées, aussitôt éteintes.

L’administration a tenu sa promesse. Le boulevard est absolument sec. Les arroseurs sont là, mais ils se contentent de regarder. Dans les rues adjacentes, l’inondation s’arrête net au boulevard. Brave administration. Nous pouvons rouler à notre aise. Pas d’accidents à craindre. Néanmoins nous allons à une allure très lente, en raison du nombre des cyclistes présents ; Paris est d’ailleurs plongé dans le sommeil. Seuls les arroseurs, des agents de police et quelques loustics contemplent cette marche solennelle du cyclisme triomphant à travers la grande capitale.

Willaume et Blanquies, mes deux compagnons, qui, pas plus que moi ne songeaient alors aux aventures prochaines, marchent à mes côtés, au milieu de l’escadron étincelant de mille feux. Nous traversons la place de la République, les boulevards des Filles-du-Calvaire et Beaumarchais, l’avenue Daumesnil ; nous franchissons la porte de Picpus ; nous voici dans le bois de Vincennes. Quelques cyclistes se joignent à nous, d’autres nous quittent. Nous longeons le polygone ; il faut doubler un escadron de chasseurs. Au sortir de Strasbourg, dès le surlendemain, ce sera un escadron allemand qu’il nous faudra doubler.

Nous voici au passage à niveau de Joinville-le-Pont. Il est fermé, naturellement. Quand les cyclistes pressés trouveront libre un passage à niveau, c’est qu’un cataclysme sera sur le point de bouleverser l’univers. Mais voici qui est mieux : un train est passé, et on attend un autre en sens inverse ; le garde-barrière ne veut pas nous ouvrir la voie. Parbleu ! tous ces contretemps sont dans l’ordre. Nous perdons dix minutes, mais le temps est si beau et la route est si belle ! Seul le vent va nous causer quelques ennuis.

Nous sommes sur la grande route et nous venons de passer la fourche de Champigny ; nous avançons sous un dôme de feuillage, dans la direction de Lagny et de Meaux. L’escadron s’est égrené au point d’être réduit à rien ; maintenant nos entraîneurs officiels sont devant nous et le train s’accentue. Ces entraîneurs sont pour la plupart des champions du cycle habitués de nos vélodromes parisiens, notamment MM. Merland et Chabaud, Dreux et Plewinski, montés à tandem. Parmi eux se trouve également un coureur qui devait, quelques jours après notre retour de Vienne, remporter une grande victoire sportive, Lesna, vainqueur de la course Bordeaux-Paris.

Tous, munis de jarrets solides, nous mènent maintenant à une allure rapide ; nous arrivons à Meaux où nous faisons un arrêt de quelques secondes à peine ; nous roulons vers La Ferté-sous-Jouarre. Le ciel est radieux, le vent souffle toujours violemment de l’est, mais nous sommes entraînés par des hommes du métier, qui combattent pour nous et nous débarrassent de cet ennemi mortel.

La veille de notre départ, plusieurs journalistes de nos amis, redoutant l’allure peut-être un peu rapide de notre marche, avaient décidé de se rendre par le train, les uns sur la route, entre Paris et Château-Thierry, les autres directement dans cette dernière ville où nous devions arriver vers midi pour déjeuner, et où, par suite, on avait fixé le rendez-vous général. C’était une partie de plaisir organisée à l’occasion de notre voyage.

Parmi les aimables confrères qui avaient pris congé pour cette petite excursion, MM. Philippe Dubois et Renault, tous deux rédacteurs au journal L’ Intransigeant, avaient décidé de nous attendre au sommet de la côte qui précède la ville de la Ferté-sous-Jouarre. Je ne l’avais pas oublié, certes, car on n’imagine guère à quel point il est agréable pour des cyclistes lancés sur une grande route de se sentir attendus sur tel point par des amis ou connaissances. En arrivant donc en vue de la côte, tandis que Blanquies et Willaume roulent sans desserrer les dents derrière le groupe d’entraîneurs, je fixe d’un regard ardent le sommet de la butte, essayant d’apercevoir la silhouette de nos deux amis. Mais rien ne se dessinait sur le ciel uniformément bleu. « Nous attendre, ah ! bien oui, pensai-je, c’est plus facile à dire qu’à faire. Oui, oui, au sommet de la côte, il n’y a pas plus de Philippe Dubois et de Renault que dans le creux de ma main. C’est pourtant surprenant. Me l’ont-ils assez répété qu’ils se trouveraient là, à nous attendre, l’arme au pied ? Nous y voici, maintenant, nous y sommes, au sommet en question, et c’est désert. »

Nous roulons très vite à la descente vers la Ferté. Toujours personne. « Ah ! ils sont fidèles, au moins ceux-là », me dis-je une fois encore.

Alors je déclarai à mes compagnons : « J’avais noté un quart d’heure d’arrêt à la Ferté. Eh bien ! pas d’arrêt. Pied à terre seulement pour la signature des livrets, puis en route. Nous franchissons la ville, et, à la sortie, nous nous arrêtons pour demander la signature d’un bourgeois complaisant.

Soudain, au moment où le bourgeois qui, par parenthèse, était une bourgeoise, appose sa griffe sur nos livrets, j’entends des cris joyeux : « Vous voilà, oh ! mais, vous êtes en avance savez-vous. » C’étaient nos deux amis qui venaient d’arriver à grande vitesse. Philippe Dubois, la physionomie écarlate, ruisselante, et débordant de cette joie que seul procure cet exercice merveilleux de la bicyclette, continue : « Oh ! mais oui, vous êtes en avance, nous ne vous attendions pas si tôt ; nous nous étions avancés dans la direction de Château-Thierry, puis nous revenions sur nos pas pour aller nous fixer au sommet de la côte ! » – « Parfaitement, mon brave, et moi qui vous calomniais odieusement, oh ! mais, odieusement ! Je vous accusais d’infidélité. Allons, allons, tout va bien, disparaissons. »

Mais avant de disparaître, on voulut livrer à nos gorges légèrement altérées un liquide rafraîchissant. Blanquies, dont l’effroyable estomac semblable au gouffre sans fond des Danaïdes devait nous causer plus d’une stupéfaction, régla un premier compromis avec le liquide, en absorbant le contenu d’une suite de verres, ce qui le mit en joyeuse humeur ; il commençait à exercer sa verve gouailleuse sur le nez du patron de l’établissement, quand le signal du départ fut donné. Le liquide en question devait d’ailleurs exercer une influence fort courte sur les tissus de notre ami, car il nous déclara ensuite être presque tombé en défaillance quelques instants avant notre arrivée à Château-Thierry, tant il était travaillé par une fringale sans exemple dans les annales de ses excursions vélocipédiques.

Aucun incident ne vint troubler notre quiétude, après notre départ de la Ferté-sous-Jouarre. Willaume ne disait pas un mot. C’était d’ailleurs sa manière, à lui, de manifester sa bonne humeur. Nous devions arriver à midi à Château-Thierry, situé à 98 kilomètres de Paris ; à onze heures quinze nous faisions notre entrée dans la ville.

Devant l’hôtel de l’Éléphant, où M. Suberbie avait déjà fait préparer un copieux déjeuner, nos amis étaient là : lui, Suberbie, d’abord, qui attire toujours les regards par sa taille formidable, M. de Hermoso, rédacteur au Gil Blas, qui dans ce journal « détient » la rubrique vélocipédique et en a fait l’une des plus intéressantes de la presse parisienne et départementale.

M. de Hermoso avait espéré un moment nous accompagner par le train jusqu’à Vienne ; malheureusement ses affaires l’avaient retenu à Paris, mais il n’avait pas voulu nous laisser partir sans venir nous faire ses adieux au cours de notre première étape. Cet aimable confrère, Espagnol de pure race, petit et d’une large carrure, à la barbe et aux cheveux d’un noir de jais, est bien la synthèse vivante de toutes les brillantes qualités qui distinguent le peuple espagnol : d’une franchise et d’une loyauté à toute épreuve ; toujours aimable, serviable et chevaleresque, M. de Hermoso semble représenter le type accompli du chevalier sans peur et sans reproche. Chevalier, il l’est du reste, car il porte à la boutonnière le ruban de la Légion d’honneur.

Avec lui, se trouvaient son jeune secrétaire, M. Chérié, puis d’autres personnes dont les noms malheureusement m’échappent. Quelques minutes après, voici venir de fidèles compagnons restés en arrière : MM. Faussier, rédacteur au journal Le Vélocipède illustré, et Dreux, retardé par une avarie de machine. À force de pédales, ils nous ont rejoints.

Tout le monde se met à table. Les mets disparaissent dans les estomacs affamés. Blanquies est effrayant pour ses voisins. Il dévore, ce qui ne l’empêche nullement de se divertir, au détriment de la patronne cette fois, à laquelle il trouve l’air absolument ahuri. Le liquide, la joie, les paroles, tout déborde à la fois. Willaume est à ma droite et froidement se contente de me déclarer qu’il mange bien. Oh ! il ne se déferre pas facilement, l’excellent ami Willaume ; il ne se plaint jamais. Il ne donne jamais le signal du départ, il ne commande jamais ; c’est à peine s’il exprime une opinion, il obéit, c’est tout.

S’il est à la moitié de son repas et qu’on lui dise de partir, il part.

Midi et demi. Le temps presse. C’est la seconde séparation. Nous voici déjà en selle, le cap sur Épernay. C’est à peine si quelques minutes viennent de s’écouler que déjà nous voici, roulant vers la Champagne, sous un ciel éclatant de lumière, par la route toujours magnifique de la luxuriante et pittoresque vallée de la Marne.

Nous passons Tréloup, le pétillant village où les vignerons organisèrent une véritable émeute quand on voulut, il y a quelques années, s’occuper de faire subir à leurs vignes un traitement préventif dans la crainte de l’invasion prochaine du phylloxera. Les vignerons ont vu depuis que ce prétendu croquemitaine n’était pas né dans des imaginations de radoteurs. Voici Dormans, berceau délicieux, couché le long de la Marne au confluent du chemin de Tréloup et de la route nationale.

Ici on s’arrête quelques secondes ; c’est le pneumatique d’un de nos entraîneurs qui nous y oblige. La voie ondule de plus en plus ; mais tout le monde est dans le plus parfait état, et nous roulons très vite vers Épernay.

Quand un navire aborde dans un port étranger et d’accès difficile, il reçoit à son bord un pilote du pays qui prend la barre pour conduire le bâtiment à travers les obstacles et lui faire éviter les écueils. Les voyages rapides à bicyclette peuvent, sous ce rapport, être comparés aux voyages sur mer, et dans les villes aux abords difficiles, il serait toujours intéressant d’avoir des « pilotes » du pays pour vous faire pénétrer dans la ville par les voies véloçables.

Nous n’avions pas à nous plaindre ; les pilotes, nous les avions ; ils étaient venus à notre rencontre pour nous faire pénétrer dans Épernay dont l’accès, précisément par la route nationale, est des plus dangereux ; c’étaient d’excellents cyclistes du pays, braves camarades qui nous conduisirent à travers la ville et devaient quelque temps nous servir d’entraîneurs. Au passage sur la place principale, l’un de ces vaillants compagnons, M. Masson, nous amena chez lui et on salua Épernay par une formidable rasade de champagne.

Adieux, remerciements chaleureux à nos hôtes aimables, saluts nombreux aux cyclistes nos frères, après quoi nous nous élançons vers Châlons-sur-Marne. Un tandem monté par MM. Ollier et Rémond, de Reims, est devant nous. Ce sont des marcheurs de premier ordre. Plusieurs fois je suis obligé de faire ralentir le train que je trouve trop rapide. Willaume ne dit rien : que l’allure soit lente, qu’elle soit rapide, il suit le mouvement, c’est son état. Blanquies, lui, émet de temps à autre une opinion sur le rôle singulier qu’il est en train de jouer ; il pédale joyeusement, et déclare que depuis longtemps il ne s’en était pas administré une pareille « tranche ». Mais ce qui le fait éclater de rire, c’est de penser qu’il va se trouver bientôt nez à nez avec des Prussiens.

Le vent n’est pas très violent ; nous pédalons de concert, longeant la route blanche, quand soudain, sans que personne ait pu prévoir le coup, sans que rien d’anormal, du moins en apparence, se soit produit, sans que le moindre choc ait pu expliquer l’événement, Willaume perd l’équilibre et, avec une très grande violence, est précipité sur le sol.

En un clin d’œil, toute la troupe a mis pied à terre. On s’empresse autour du pauvre garçon dont il nous est impossible de nous expliquer la chute. D’ailleurs Willaume s’est relevé rapidement ; il a une écorchure légère à la main ; lui-même ne comprend absolument rien à ce qui vient de lui arriver : un léger étourdissement sans doute causé par la température devenue lourde et un peu orageuse. La machine n’a aucune avarie. On se remet en selle : « Ne faites plus attention à moi, déclare Willaume, je suis aussi bien que possible ; continuons. »

La troupe se remet en marche vers Châlons-sur-Marne, où nous arrivons à cinq heures et demie du soir environ. Nous nous dirigeons aussitôt vers un hôtel où Suberbie a dû faire préparer un dîner.

[…]

Le correspondant du Petit Journal à Châlons, averti de notre arrivée, se présente à son tour, et vient prendre de nos nouvelles.

« – Des nouvelles ? Excellentes. Vous voyez, tout le monde est dispos. » Sauf Willaume toutefois, que sa chute a fortement bouleversé. Willaume ne peut décidément avaler une seule bouchée, malgré des efforts réitérés.

Quand le signal du départ est donné, mon compagnon de route n’a pu encore rien prendre. Circonstance qui m’eût fortement inquiété, si je n’avais connu l’endurance et le courage surhumains de Willaume. Lui-même déclare d’ailleurs qu’il ne ressent aucune fatigue. Sa chute l’a un peu remué, voilà tout.

Nous partons donc, le cap sur Vitry-le-François, où mon vaillant compagnon allait me plonger dans les plus cruelles perplexités ; mais son courage inouï devait surmonter tous les obstacles. Il était près de sept heures. Notre journée devait finir à Bar-le-Duc, à 260 kilomètres de Paris.

 

Édouard de Perrodil, À vol de vélo. De Paris à Vienne
(Flammarion, 1895)