Chapitre XI : Le barbet du docteur Faust ou la mort de Méphisto
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Lorsqu’un homme a subi une foule de mécomptes, qu’il s’est vu contrarié par un mauvais sort acharné à le poursuivre, et que soudain il voit arriver la fin de ses ennuis, il se produit en lui une détente immense qui transforme son être, mais il lui reste comme une sorte de rancune contre la destinée, oh ! une rancune de peu de durée, il est vrai, mais à laquelle il faut toutefois laisser le temps de se dissiper, sans quoi l’homme la dissipera lui-même en exerçant sa vengeance contre celui, celle ou ceux qu’il croira les auteurs de ses maux. |
Dans les mésaventures successives qui avaient traversé mon odyssée depuis mon entrée en Allemagne, ne m’étais-je pas pris à invectiver un prétendu mauvais génie accroché à moi comme à sa proie ? Dans les tourments de l’âme, on est si aisément disposé à personnifier le sort adverse, en se le représentant comme un ennemi personnel ! Il semble qu’ainsi on puisse se mieux soulager en le prenant directement à partie comme on le ferait avec une créature vivante, ou en tirer, le cas échéant, plus sûrement vengeance.
Tel était donc mon état d’esprit au moment où, arrivant à la crête de la montagne, je compris que mes démêlés avec la Forêt allaient finir ; et, quand je commençai à descendre, j’achevais mentalement de lancer à mon ennemi inconnu mes dernières invectives.
Tout à coup, juste au moment où je débouchai dans la clairière où la mystérieuse Kniébis devait se trouver, suivant l’idée que je m’étais faite de sa position, et comme si les pensées dont j’étais plein devaient recevoir leur justification, tout à coup, dis-je, apparut devant moi une créature que ma colère devait naturellement me prédisposer à considérer comme l’incarnation de mon mauvais génie.
Sans doute, dans cette patrie du grand poète Goethe, l’animal qui, sortant d’un fourré, se dressa devant moi, dut m’apparaître comme le barbet dans le cabinet du docteur Faust, barbet qui n’était autre que Méphistophélès ; le diable en personne.
Ce chien malencontreux tombé juste sur ma route dans un pareil moment ! Quel sort fâcheux ! J’ai dit déjà que la race canine était l’ennemie née des cyclistes. Un représentant de cette race est déjà mal venu quand on voyage à bicyclette. Que dire de celui-ci dans une semblable occurrence ?
Dès que je l’aperçus, ce fut une explosion : « Ah ! le voilà, m’écriai-je, le génie infernal qui en veut à ma personne ; mais c’est lui, c’est le diable en chair et en os ! Et voyez c’est un barbet ; par tous les chiens de cette forêt ténébreuse, est-ce qu’il va m’apparaître, comme à l’amant de Marguerite, sous les traits de Méphisto ? Oui, c’est lui, la cause de tous mes maux. Approche, approche, bête digne de tous les supplices inventés par la fertile imagination du poète florentin, je t’attends. »
Mais le nouveau Méphisto n’avait nul besoin de mon appel pour accourir vers moi. À vrai dire le prétendu « satanisme » de ce malheureux chien ne pouvait naturellement suffire à me le faire considérer comme un ennemi, et bien que son seul caractère de chien aboyant eût été un motif autrement sérieux de m’exciter contre lui, je n’eusse cependant pas encore cédé à l’envie de le traiter en ennemi dangereux, si par son attitude il n’eût justifié ma résolution.
Il s’élança vers moi, dis-je, et s’acharnant après mon innocente personne, il ne voulut pas me lâcher, il semblait furieux.
Je l’ai dit, ce chien tombait tout à fait mal. Vraiment on eût dit qu’il tenait à justifier mes imprécations et que, possédé du diable, il voulait arrêter sa proie prête à lui échapper.
Alors, après avoir essayé vainement de l’éloigner, je signai son arrêt de mort.
« Qui que tu sois, pensai-je, en entendant les aboiements enragés du barbet méphistophélique, un mauvais génie de cette mystérieuse forêt, un bandit dont le dieu de la métempsycose cache sous tes traits l’âme damnée, ou le diable en personne, qui que tu sois, dis-je, chien, femme ou démon, tu vas mourir. »
Et ce disant, je me saisis de mon revolver, arme dont je ne me sépare jamais, surtout dans des expéditions lointaines. Je m’assurai qu’il était chargé.
Pour bien frapper un chien lancé à votre poursuite quand vous êtes à bicyclette, il faut qu’il coure à votre droite, surtout pour ceux qui, comme moi, tiennent plus aisément leur guidon de la main gauche. Ayant le revolver à droite, l’animal courant du même côté se trouve à bout portant. Justement il courait sur ma gauche.
J’attendis un instant pour voir s’il changerait de côté, attente dont j’eusse pu me dispenser, que je donnai à mon ennemi comme dernière minute de grâce, et que je signale enfin aux nombreux amis de ce gardien fidèle de l’homme, pour leur montrer que je ne me laissai pas entraîner par une cruauté irréfléchie.
Mais mon ennemi s’acharnait ; il accompagnait ses aboiements d’un grognement de rage en essayant d’approcher de ma jambe sa gueule aux crocs aigus. Maintenant toute espèce d’animosité antidiabolique était tombée ; je ne vis plus près de moi qu’un chien stupide qui risquait d’occasionner pour moi une chute dangereuse, ce qui eût été un joli couronnement de mon aventure dans la Montagne Noire, et je n’hésitai pas à me servir de mon arme.
L’infortuné barbet persistait à courir à ma gauche. Je fis donc avec le bras un arc sur le devant de ma poitrine, et j’attendis une seconde afin de viser juste et de ne pas être moi-même victime de ma maladresse. Il y eut aussi dans ce dernier instant d’attente comme un suprême sentiment de pitié pour ce chien qui allait être sacrifié aux mânes de la vengeance. « Peut-être, me dis-je, va-t-il “sentir” l’arme et va-t-il s’enfuir. » Non ! il était vissé à ma poursuite comme la queue d’un dromadaire l’est à celle de cet animal.
Je pressai la détente et la forêt silencieuse brusquement retentit du coup de feu.
Le chien avait été touché et bien touché, car un long gémissement suivit la détonation.
Bien qu’à ce moment mon allure, qui n’avait jamais cessé d’être rapide durant cette scène, tant à cause de l’inclinaison du terrain que du désir d’échapper aux crocs de mon ennemi, le fût encore davantage aussitôt après le coup de feu, je me retournai complètement pour voir ce qu’il allait advenir de mon exécution.
L’infortuné barbet s’était, en gémissant, arrêté net, puis, faisant demi-tour sur sa gauche, il s’était dirigé vers la forêt, mais il avait laissé sur la route une traînée de sang. Je commençai à regretter mon action un peu vive, mais il semblait que toutes les circonstances et la fatalité même m’eussent amené à cette regrettable extrémité.
Je suivis encore un instant du regard la trace de ce chien qui s’était présenté à moi comme une évocation de tous les mauvais esprits de la montagne ; je le vis, tandis qu’il poussait encore quelques faibles gémissements, s’enfoncer dans le bois en ralentissant son allure chancelante.
Tel est l’événement, tragique, on le voit, qui eut pour principal théâtre la vaste clairière près laquelle Kniébis devait se trouver, et qui contribua sans doute à m’empêcher d’apercevoir les approches de cette ville située, je l’ai dit, au sein de la forêt.
Édouard de Perrodil, À vol de vélo. De Paris à Vienne
(Flammarion, 1895) |