(Il entre causant à la cantonade.) Non, non, gardez-la votre bicyclette, je n’en veux plus ; ah ça ! par exemple c’est trop fort, oui, c’est trop fort. (Au public qu’il n’avait pas vu tout d’abord.) Ah !!! pardon, messieurs et mesdames, de m’être présenté devant vous dans cet état, mais j’enrage ; oui, c’est plus fort que moi, j’enrage. Du reste il n’y a pas de mal à cela, on pourrait être furieux pour beaucoup moins. Tenez, si je vous disais que ce qui m’arrive là n’est jamais arrivé à personne ? Du reste je suis né pour la déveine, je n’avais pas seulement deux mois, que je me cassais une dent en faisant un faux pas chez nous, parce que le domestique avait mis trop de cire sur le parquet ; ce n’était cependant pas de ma faute ! (Une pause.) Et dire que toutes mes mésaventures proviennent d’une machine à deux roues entourées de caoutchouc, d’une bicyclette, quoi. Je ne sais guère où l’inventeur avait la tête lorsqu’il a fabriqué cet instrument ; toujours est-il que s’il avait su les malheurs que je devais subir à cause de sa fatale invention, il aurait fait autre chose. Tenez ! sitôt que j’ai vu les bicyclettes, n’ai-je pas eu la manie de vouloir grimper là-dessus ; aussi, malgré la défense de ma femme qui me disait sans cesse (avec une petite voix perçante) : « Tu verras, il t’arrivera malheur de vouloir aller te promener en bicyclette : ce que je dis se produit toujours, tu devrais bien le savoir. » Mais moi qui n’avais pas du tout envie de l’écouter, je lui répondis de me prédire le contraire, de sorte qu’il ne m’arriverait que du bonheur ; puis, sans lui laisser le temps de me répondre, j’enfourche ma bicyclette et je pars. Ah ! il fallait me voir là-dessus avec mon air crâne, si je me redressais ! (Imitant les bicyclistes.) Je filais, je filais, ivre de joie je ne voyais plus où j’allais, je passais dans un champ de blé magnifique, renversant toutes les gerbes sur mon passage. Hélas ! ce que c’est que la destinée. J’étais tellement heureux, que je n’entendais même pas les cris des paysans, qui, furieux de voir leurs épis couchés à terre par mes maudites roues, s’élançaient à ma poursuite. Tout à coup le garde champêtre se dresse au bout du champ, m’arrête au passage, me dresse procès-verbal et me dit en me gratifiant d’une belle révérence : « Ne vous désolez pas, vous en serez quitte pour mille francs de dommages et intérêts. » Oui, ne vous désolez pas, comme c’était facile à dire, hein ! je me remis en chemin ma bicyclette sur le dos, au milieu des rires des paysans qui me criaient (air paysan) : « Eh ! dis donc, là-bas, veux-tu not’âne ? Eh, vieux bouc, ton caoutchouc est crevé. » En arrivant à la ville, je posais ma bicyclette à terre et la faisais rouler tant bien que mal, ayant soin de ne pas relever le nez, dans la crainte que l’on ne se moquât de moi. Enfin sur le point d’arriver chez nous, je passe devant une boutique et je vois cette inscription : Garage de bicyclettes, louage, réparation. C’était mon affaire. J’entre. – Pardon, monsieur, je désirerais savoir combien vous me prendriez pour me réparer ce pneu ? – Celui-ci la regarde, la retourne, ajuste ses binocles sur son gros nez tout rouge, enfin au bout de dix bonnes minutes d’examen m’annonce que j’en aurai pour vingt-quatre francs, mais qu’étant dans l’impossibilité de faire les réparations tout de suite, il pourrait m’en prêter une. Là-dessus, furieux, j’allais riposter, lorsque je vois passer à quelques pas de moi cinq ou six bicyclistes qui s’en donnaient à tout rompre. Aussitôt ma passion se réveille, j’attrape une machine et me voilà parti. Je file pendant longtemps sans rencontrer d’obstacles ; j’étais déjà content, lorsque tout à coup je vois à cinq pas une vieille marchande de pommes. Je n’ai pas le temps de crier gare, et aïe donc ! je flanque la vieille par terre ; les pommes et les paniers roulent sur la chaussée. Vous comprenez que je n’ai pas pu lui faire d’excuses, tout le monde était déjà amassé autour d’elle ; je continuai donc mon chemin, et je l’entendis crier : « Tenez, c’est ce grand cosaque-là qui se sauve ; le voyez-vous ? il est monté sur je ne sais pas quoi qui m’a joliment éraflé l’épaule. » Et pendant que la vieille se lamente de la sorte devant toutes les bonnes personnes qui l’écoutent, je m’élance, redouble de vitesse, et ne m’arrête qu’exténué de fatigue, n’en pouvant plus ; et pour comble de malheur, le choc m’envoie piquer une tête dans l’étalage d’un marchand de vaisselle. Vous voyez d’ici le tintamarre (très vite) : les pots, les vases, les verres, les carafes, les carafons, les assiettes, toute la boutique qui me tombe sur le dos avec un effroyable bruit de vaisselle cassée. Le marchand sort, et, à la vue de sa marchandise en morceaux, lève les bras en l’air, crie, se lamente, se démène, en un mot braille de toutes ses forces ; quant à moi, enseveli sous les décombres, impossible de bouger de crainte de révéler ma présence. Je m’évanouis. Que se passa-t-il ? je n’en sais rien ; mais le lendemain, lorsque je me réveillai après une nuit passée dans d’horribles cauchemars, où je voyais se dresser devant moi la fatale bicyclette, j’étais… devinez où ? (Après une pause.) Eh bien ! j’étais au poste ; oui, mon Beaucoque, le fameux bicycliste, était au poste. Ah ! quel déshonneur pour la famille ; enfin lorsque je fus remis en liberté, en entrant chez moi, je vis madame Ducordon, mon estimable concierge, chercher dans son courrier et me remettre une lettre. Je la décachetai aussitôt et j’y vis, ô horreur !… ma facture. (D’un ton ironique.) C’était une petite somme, la somme des dépenses que j’avais faites en route. Tenez, j’ai la facture là, je vais vous la lire (il tire un papier de sa poche) : Champ de blé dévasté, récoltes détruites. Pommes perdues, maculées dans la boue. Dégâts faits à la porte d’un marchand de vaisselle, etc., etc., etc. Total : mille cent soixante-huit francs. Pan, mon vieux, attrape ! S’ils m’avaient mis tout en détail, cela aurait été plus commode, mais ils ont mis tout en gros, afin que je paye plus cher. Aïe ! quelle tuile, et vous ne savez pas avec quoi j’ai payé cela ? Avec les économies de ma femme qui est furieuse et ne veut plus me voir. Quant à ma bicyclette, elle est au Mont-de-Piété.
Charles Questé, Les Malheurs d’un bicycliste
(Paris, R. Haton, 1895)
|