PACEMAKER

 

 

 

 

HERBERT GEORGE WELLS

La Burlesque Équipée du cycliste

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– Avoir à la fois un tour d’esprit contemplatif et un tempérament actif, monsieur, c’est l’enfer. L’enfer, vous dis-je. Des goûts contemplatifs et un tempérament flegmatique, voilà qui va bien ! Mais unir en soi l’énergie et la philosophie…

M.  Hoopdriver se donna l’air le plus intelligent qu’il put, mais ne souffla mot.

– Car notez bien, monsieur, que je ne suis pas pressé, pas du tout. Je suis sorti simplement pour prendre un peu d’exercice, pour jouir du paysage et pour herboriser. Mais je ne suis pas plus tôt sur cette satanée machine qu’il faut que je file à fond de train ! Jamais je ne regarde ni à droite ni à gauche ; jamais je n’observe une fleur, ni ne contemple un point de vue : je m’échauffe, je deviens rouge, juteux, comme une côtelette grillée. Et me voici, monsieur, venu de Guilford en quarante minutes. Et pourquoi tout cela, monsieur ?

M.  Hoopdriver hocha la tête.

– Parce que je suis un triple idiot, monsieur ! Parce que j’ai en moi d’incalculables réservoirs d’énergie musculaire, et qu’il y en a toujours l’un ou l’autre qui fuit. Je suis sûr que cette route, par exemple, est fort intéressante, avec des arbres et des oiseaux, et toutes sortes de plantes sauvages que j’aurais un bonheur infini à pouvoir étudier. Mais impossible ! Installez-moi sur cette machine, et il faut que je pédale. Que je grimpe sur n’importe quoi, d’ailleurs, et il faut que je file. Notez que je n’en ai pas la moindre envie. Et pourquoi un homme se lancerait-il, comme une fusée, à travers l’espace ? Pourquoi, je vous le demande ? C’est fou, exaspérant ! Et je vais, brûlant les routes et me maudissant tout haut de le faire. L’homme posé, digne, le philosophe que je suis… au fond… vous le voyez sautant de rage et jurant comme un palefrenier ivre, devant quelqu’un que je n’ai jamais vu… Mais, décidément, ma journée est gâtée. Je n’ai tiré aucun profit de ma promenade, et me voilà fort éloigné de Londres. Quand je pense que j’aurais pu employer si délicieusement toute ma matinée à rêver et à observer. Ah ! monsieur, remerciez le ciel de n’avoir pas un tempérament bouillant, de n’être pas affolé par le conflit éternel, en vous, d’un corps et d’une âme incapables de s’entendre. Une vie d’enfer, je vous le déclare, voilà ce qu’est ma vie, avec ces deux tempéraments qui se disputent comme chien et chat. Mais à quoi bon récriminer ? Il faudra aller ainsi jusqu’au bout.

[...]

 

Herbert George Wells, La Burlesque Équipée du cycliste
(Paris, Folio, 1984, pp. 38-39, trad. H.-D. Davray et B. Kozakiewicz)