PACEMAKER

 

 

 

 

ÉMILE ZOLA

Paris

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[...]

Pierre, devenu le camarade de ses trois grands gaillards de neveux, avait, en quelques leçons, appris d’eux à monter à bicyclette, pour les accompagner dans leurs promenades matinales ; et, deux fois déjà, il les avait suivis, ainsi que Marie, du côté du lac d’Enghien, par des routes durement pavées. Un matin que la jeune fille s’était promis de le mener jusqu’à la forêt de Saint-Germain, avec Antoine, celui-ci, au dernier moment, ne put partir. Elle était habillée, culotte de serge noire, petite veste de même étole, sur une chemisette de soie écrue, et la matinée d’avril était si claire, si douce, qu’elle s’écria gaiement :

« Ah ! tant pis, je vous emmène, nous ne serons que tous les deux !... Je veux absolument que vous connaissiez la joie de rouler sur une belle route, parmi de beaux arbres. »

Mais, comme il n’était pas encore très aguerri, ils décidèrent qu’ils iraient, avec leurs machines, prendre le chemin de fer jusqu’à Maisons-Laffitte. Puis, après avoir gagné la forêt à bicyclette, ils la traverseraient, remonteraient vers Saint-Germain, d’où ils reviendraient également par le chemin de fer.

« Vous serez ici pour le déjeuner ? demanda Guillaume, que cette escapade amusait et qui regardait en souriant son frère, tout en noir aussi, bas de laine noirs, culotte et veston de cheviotte noire.

– Oh ! certainement, répondit Marie. Il est à peine huit heures, nous avons bien le temps. D’ailleurs, mettez-vous à table, nous rentrerons toujours. »

Ce fut une matinée délicieuse. Au départ, Pierre s’imaginait qu’il était avec un bon camarade, ce qui rendait toute naturelle cette sortie, cette envolée à deux, par le tiède soleil printanier. Les costumes presque identiques, dans la liberté d’allures qu’ils permettaient, aidaient sans doute à cette fraternité joyeuse, d’une tranquille bonhomie. Mais c’était encore autre chose, la santé du grand air, l’allégresse de l’exercice pris en commun, tout ce plaisir de se sentir libres et bien portants, en pleine nature.

Dans le wagon, où ils se trouvaient seuls, Marie revint à ses souvenirs du lycée.

« Oh ! mon ami, vous n’avez pas idée, à Fénelon, des belles parties de barres ! Nous attachions, comme ça, nos jupes avec des ficelles, pour mieux courir ; car on n’osait pas encore nous laisser mettre des culottes, telle que je suis là. Et c’étaient des cris, des galops, des poussées, et nos cheveux s’envolaient, et nous étions rouges !... Bah ! ça ne m’empêchait pas de travailler, au contraire ! Une fois à l’étude, nous luttions, ainsi qu’en récréation, nous nous battions à qui en saurait davantage et serait la première de la classe. »

Elle en riait encore de bon cœur, tandis que Pierre la regardait émerveillé, tant elle lui semblait rose et saine, sous le petit chapeau de feutre noir qu’une longue épingle d’argent fixait dans l’épais chignon. Ses admirables cheveux bruns, relevés très haut, découvraient sa nuque fraîche, qui restait d’une délicatesse d’enfance. Et jamais il ne l’avait sentie si souple dans sa force, les hanches solides, la poitrine large, mais d’une finesse, d’une grâce charmantes. Quand elle riait ainsi, ses yeux brûlaient de joie, le bas de son visage, sa bouche et son menton qu’elle avait un peu forts, s’éclairaient d’une infinie bonté.

« Ah ! la culotte, la culotte ! continuait-elle en plaisantant. Dire qu’il y a des femmes qui s’entêtent à garder leur jupe pour monter à bicyclette ! »

Et, comme il déclarait qu’elle était très bien dans son costume, sans intention galante d’ailleurs, uniquement désireux de constater le fait :

« Oh ! moi, je ne compte pas… Je ne suis pas belle, je me porte bien, voilà tout… Mais comprenez-vous ça ? des femmes qui ont une occasion unique de se mettre à leur aise, de voler comme l’oiseau, les jambes enfin dégagées de leur prison, et qui refusent ! Si elles croient être plus belles, avec des jupes écourtées d’écolières, elles se trompent ! Et quant à la pudeur, il me semble qu’on doit montrer plus aisément ses mollets que ses épaules. »

Elle eut un geste de passion gamine.

« Et puis, est-ce qu’on pense à tout ça, lorsqu’on roule ?... Il n’y a que la culotte, la jupe est hérétique. »

À son tour, elle le regardait, et elle dut, à cette minute, être frappée par l’extraordinaire changement qui s’était produit en lui, depuis le jour où, la première fois, elle l’avait vu, si sombre, dans sa longue soutane, la face amaigrie, livide, ravagée d’angoisse. Derrière, on sentait la détresse du néant, un vide de sépulcre dont le vent a balayé la cendre. Et c’était, maintenant, comme une résurrection, le visage s’éclairait, le grand front avait repris une sérénité d’espoir, tandis que les yeux et la bouche retrouvaient un peu de leur tendresse confiante, dans son éternelle faim d’aimer, de se donner et de vivre. Plus rien déjà ne révélait le prêtre en lui, que les cheveux moins longs, à la place de la tonsure, dont la pâleur se noyait.

« Pourquoi me regardez-vous ? » demanda-t-il.

Elle répondit avec franchise :

« Je regarde combien le travail et le grand air vous font du bien, à vous aussi… Ah ! je vous aime mieux tel que vous voilà. Vous aviez si mauvaise mine ! Je vous ai cru malade.

– Je l’étais », dit-il simplement.

Mais le train s’arrêtait à Maisons-Laffitte. Ils descendirent, et tout de suite ils prirent la route de la forêt. Cette route monte légèrement jusqu’à la porte de Maisons, encombrée de charrettes, les jours de marché.

« Je prends la tête, n’est-ce pas ? cria gaiement Marie, puisque les voitures vous inquiètent encore. »

Elle filait devant lui, mince et droite sur sa selle, et elle se retournait parfois avec un bon sourire, pour voir s’il la suivait. À chaque voiture dépassée, elle le rassurait en disant les mérites de leurs machines, qui toutes deux sortaient de l’usine Grandidier. C’étaient des Lisettes, le modèle populaire auquel Thomas lui-même avait travaillé, perfectionnant la construction, et que les magasins du Bon Marché vendaient couramment cent cinquante francs. Peut-être avaient-elles l’aspect un peu lourd, mais elles étaient d’une solidité et d’une résistance parfaites. De vraies machines pour faire de la route, disait-elle.

« Ah ! voici la forêt. C’est fini de monter, et vous allez voir les belles avenues. On y roule comme sur du velours. »

Pierre était venu se mettre près d’elle, tous deux filaient côte à côte, du même vol régulier, par la voie large et droite, entre le double rideau majestueux des grands arbres. Et ils causaient très amicalement.

« Me voici d’aplomb maintenant, vous verrez que votre élève finira par vous faire honneur.

– Je n’en doute pas. Vous vous tenez très bien, vous allez me lâcher dans quelque temps, car une femme ne vaut jamais un homme, à ce jeu-là… Mais quelle bonne éducation tout de même que la bicyclette pour une femme !

– Comment cela ?

– Oh ! j’ai là-dessus mes idées… Si, un jour, j’ai une fille, je la mettrai dès dix ans sur une bicyclette, pour lui apprendre à se conduire dans la vie.

– Une éducation par l’expérience.

– Eh ! sans doute… Voyez ces grandes filles que les mères élèvent dans leurs jupons. On leur fait peur de tout, on leur défend toute initiative, on n’exerce ni leur jugement ni leur volonté, de sorte qu’elles ne savent pas même traverser une rue, paralysées par l’idée des obstacles… Mettez-en une toute jeune sur une bicyclette, et lâchez-la-moi sur les routes : il faudra bien qu’elle ouvre les yeux, pour voir et éviter le caillou, pour tourner à propos, et dans le bon sens, quand un coude se présentera. Une voiture arrive au galop, un danger quelconque se déclare, et tout de suite il faut qu’elle se décide, qu’elle donne son coup de guidon d’une main ferme et sage, si elle ne veut pas y laisser un membre… En somme, n’y a-t-il pas là un continuel apprentissage de la volonté, une admirable leçon de conduite et de défense ? »

Il s’était mis à rire.

« Vous vous portez toutes trop bien.

– Oh ! se bien porter, cela va de soi, on doit d’abord se porter le mieux possible, pour être bon et heureux… Mais j’entends que celles qui éviteront les cailloux, qui tourneront à propos sur les routes, sauront aussi, dans la vie sociale et sentimentale, franchir les difficultés, prendre le meilleur parti, d’une intelligence ouverte, honnête et solide… Toute l’éducation est là, savoir et vouloir.

– Alors, l’émancipation de la femme par la bicyclette.

– Mon Dieu ! pourquoi pas ?... Cela semble drôle, et pourtant voyez quel chemin parcouru déjà : la culotte qui délivre les jambes, les sorties en commun qui mêlent et égalisent les sexes, la femme et les enfants qui suivent le mari partout, les camarades comme nous deux qui peuvent s’en aller à travers champs, à travers bois, sans qu’on s’en étonne. Et là est surtout l’heureuse conquête, les bains d’air et de clarté qu’on va prendre en pleine nature, ce retour à notre mère commune, la terre, et cette force, et cette gaieté neuves, qu’on se remet à puiser en elle !... Regardez, regardez ! n’est-ce pas délicieux, cette forêt où nous roulons ensemble ? et quel bon vent cela met dans nos poitrines ! et comme cela vous purifie, vous calme et vous encourage ! »

La forêt, en effet, déserte en semaine, était d’une douceur infinie, avec ses futaies profondes, à droite et à gauche, criblées de soleil. L’astre, encore oblique, n’éclairait qu’un côté de la route, dorant les hautes draperies vertes des arbres, tandis que, de l’autre côté, dans l’ombre, les verdures étaient presque noires. Et quelles délices que de s’en aller ainsi, d’un vol d’hirondelle qui rase le sol, par cette royale avenue, dans la fraîcheur de l’air, dans le souffle des herbes et des feuilles, dont l’odeur puissante fouette le visage ! Ils touchaient à peine au sol, des ailes leur étaient poussées qui les emmenaient d’un même essor, par les rayons et par les ombres, par la vie éparse du grand bois frissonnant, avec ses mousses, ses sources, ses bêtes et ses parfums.

Au carrefour de la Croix-de-Noailles, Marie ne voulut pas s’arrêter. Trop de monde s’y coudoyait le dimanche, et elle connaissait ailleurs des coins vierges, d’un repos charmant. Puis, dans la pente, vers Poissy, elle excita Pierre, tous deux laissèrent leurs machines s’emballer. Alors, ce fut cette griserie allègre de la vitesse, l’enivrante sensation de l’équilibre dans le coup de foudre où l’on roule à perdre haleine, tandis que la route grise fuit sous les pieds et que les arbres, des deux côtés, tournent comme les branches d’un éventail qu’on déploie. La brise souffle en tempête, on est parti pour l’horizon, pour l’infini, là-bas, qui toujours se recule. C’est l’espoir sans fin, la délivrance des liens trop lourds, à travers l’espace. Et rien n’est d’une exaltation meilleure, les cœurs bondissent en plein ciel.

« Vous savez, cria-t-elle, nous n’allons pas à Poissy, nous tournons à gauche. »

Ils prirent le chemin d’Achères aux Loges, qui se rétrécissait et montait, d’une intimité ombreuse. Ralentissant leur allure, ils durent pédaler sérieusement dans la côte, parmi les graviers épars. La route était moins bonne, sablonneuse, ravinée par les dernières grandes pluies. Mais l’effort n’était-il pas un plaisir ?

« Vous vous y ferez, c’est amusant de vaincre l’obstacle… Moi, je déteste les routes trop longtemps plates et belles. Une petite montée qui se présente, lorsqu’elle ne vous casse pas trop les jambes, c’est l’imprévu, c’est l’autre chose qui vous fouette et vous réveille… Et puis, c’est si bon d’être fort, d’aller malgré la pluie, le vent et les côtes ! »

Elle le ravissait par sa belle humeur et sa vaillance.

« Alors, demanda-t-il en riant, nous voilà partis pour notre tour de France ?

– Non, non ! nous sommes arrivés. Hein ? ça ne vous déplaira pas de vous reposer un peu… Mais dites-moi si ça ne valait pas la peine de venir jusqu’ici, pour s’asseoir un instant, dans un joli coin de tranquillité et de fraîcheur ? »

Légèrement, elle sauta de machine, puis s’engagea dans un sentier, où elle fit une cinquantaine de pas, en lui criant de la suivre. Les deux bicyclettes appuyées contre des troncs d’arbre, ils se trouvèrent au milieu d’une étroite clairière. C’était en effet le nid de feuilles le plus exquis qu’on pût rêver. La forêt est là d’une beauté, d’une grandeur solitaire et souveraine. Et le printemps lui donnait l’éternelle jeunesse, les feuillages étaient d’une légèreté candide, toute une fine dentelle verte, que le soleil poudrait d’or. Un souffle de vie montait des herbes, venait des futaies lointaines, embaumé des odeurs puissantes de la terre.

« On n’a pas encore trop chaud heureusement, dit-elle en s’asseyant au pied d’un jeune chêne, auquel elle s’adossa. La vérité est qu’en juillet les dames son un peu rouge et que la poudre de riz s’en va… On ne peut pas toujours être belle.

– Moi, je n’ai pas froid », déclara Pierre qui s’était assis à ses pieds, en s’épongeant le front.

Elle s’égaya, lui dit qu’elle ne lui avait jamais vu tant de couleurs. Enfin, il avait du sang sous la peau, ça se voyait. Et ils se mirent à causer comme deux enfants, comme deux camarades, s’amusant de gamineries, trouvant très gaies les choses les plus puériles du monde. Elle s’inquiétait de sa santé, voulait qu’il ne restât pas à l’ombre, puisqu’il avait si chaud ; de sorte que, pour la tranquilliser, il dut se déplacer, se mettre le dos au soleil. Puis, ce fut lui qui la sauva d’une araignée, d’une grosse araignée noire, qui s’était pris les pattes parmi ses cheveux follets, sur sa nuque. Toute la femme venait de reparaître en elle, dans un cri aigu de terreur. Était-ce bête, d’avoir ainsi peur des araignées ! Elle avait beau vouloir se maîtriser, elle en restait pâle et tremblante. Un silence s’était fait, ils se regardaient l’un l’autre avec un sourire ; et ils s’aimaient bien au milieu de ce bois si tendre, d’une amitié émue que tous les deux croyaient fraternelle, elle heureuse de s’être intéressée à lui, lui reconnaissant de la guérison, de la santé qu’elle lui apportait. Mais leurs yeux ne se baissaient pas, leurs mains n’eurent pas même un frôlement en fouillant les herbes, car ils étaient inconscients et purs, comme les grands chênes qui les entouraient. Quand elle l’eut empêché de tuer l’araignée, la destruction lui faisant horreur, elle se remit à causer raisonnablement de toutes choses, en fille qui savait et que la vie n’embarrassait point, tellement elle était sûre de ne jamais faire que ce qu’elle avait résolu de faire.

« Dites donc, finit-elle par crier, on nous attend pour déjeuner, chez nous. »

Ils se levèrent, regagnèrent la route, en poussant les bicyclettes. Et ils repartirent d’un bon train, passèrent devant les Loges, arrivèrent à Saint-Germain par la superbe avenue qui débouche devant le château. Cela les ravissait de rouler de nouveau côte à côte, comme deux oiseaux accouplés, planant d’un vol égal. Les grelots tintaient, les chaînes avaient leur petit bruissement léger. Et, dans le vent frais de la course, ils reprenaient leur conversation, très à l’aise, très intimes, comme isolés du monde, emportés très loin et très haut.

 

Émile Zola, Les Trois Villes. Paris
(G. Charpentier et E. Fasquelle, 1898, li. IV, chap. III, pp. 414-422)