Fondements pour
une métamythique des cycles

par Ernest Vanoorenberghe

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« Le rocher, et la rouë, et la soif et la faim
Sont les aspres bourreaux, dont sans repos et fin
Ils sentent les rigueurs et gesnes eternelles. »

Isaac Habert, Amours de Diane [1].

 

« Et toi, Tantale, tu ne peux jamais saisir l’eau, et les branches, au-dessus de ta tête, fuient ta main. Toi, Sisyphe, tu cherches à saisir ou à rouler ton rocher qui va choir. Ixion, sur sa roue, se poursuit lui-même, sans s’atteindre. Et les petites-filles de Bélus, dont la coupable audace ourdit le meurtre de leurs cousins, puisent sans arrêt une eau qu’elles ne pourront retenir. »

Ovide, Les Métamorphoses [2].

 

De quand date la naissance du cyclisme ? À cette question, on tente habituellement de répondre par l’histoire des techniques. La date la plus communément admise est alors ce jour de 1861 où Pierre et Ernest Michaux inventèrent le vélocipède à pédales [3]. Cette chronologie est bien entendu invraisemblable : comment croire que la bicyclette, dont le fonctionnement ne fait appel qu’aux principes de la mécanique classique, ait pu être inventée après le train, dont le mode de propulsion – la machine à vapeur – est autrement plus complexe, puisque fondé sur les lois de la thermodynamique ? Voilà qui s’avère d’autant plus absurde que la pratique du cyclisme répond à un besoin humain fondamental et universel. Faire du vélo est en effet un geste aussi inné que celui de marcher : une fois appris, il ne sera jamais oublié. Comment expliquer alors qu’aucun historien n’ait découvert le moindre indice d’une telle invention antérieure au XIXe siècle ? Le vélocipédiste suisse Charles-Albert Cingria peut nous aider à trouver la clé du problème :

« Ce que je tiens surtout à faire remarquer, et je crois que là-dessus il n’y aura pas l’ombre d’un désaccord avec ceux qui observent un peu, c’est que beaucoup plus de découvertes que celles qui dans un but vénal ou de vanité (ou encore – n’écartons pas cela – en vertu de louables considérations altruistes) ont été publiées sont depuis de longs âges mises en pratique [4]. »

L’application de ce théorème au cyclisme permet d’éclairer bien des phénomènes restés jusqu’ici inexpliqués et tenus pour miraculeux. Il y a de cela plus d’un siècle, Alfred Jarry avait entrepris de recenser les indices de l’existence d’une pratique cycliste antérieure au vélocipède Michaux. Chacun connaît les conclusions auxquelles il est arrivé à propos de la passion du Christ [5]. Son exégèse de l’Évangile de saint Matthieu fait aujourd’hui l’objet d’un large consensus et a été développée par de nombreux auteurs, comme Benjamin Péret [6], Fernando Arrabal [7], Henri Pélissier [8] ou Louis Nucéra [9]. Nous ne nous y attarderons donc pas et renverrons le lecteur intéressé à l’abondante littérature publiée à ce sujet.

Autre contribution d’Alfred Jarry au dévoilement de l’histoire secrète du cyclisme, son analyse du mythe d’Ixion [10] a fait l’objet d’un moins grand nombre de développements ultérieurs. Nous nous proposons ici de poursuivre cette entreprise inachevée en montrant que les thèses de Jarry à propos d’Ixion permettent d’initier une réinterprétation globale de la mythologie gréco-romaine, et plus particulièrement des châtiments perpétuels infligés aux suppliciés des enfers.

 

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(1) Isaac Habert, « Sisyphe malheureux, Ixion et Tantale », Amours de Diane, 1582 (d’après Amours et Baisers, Genève, Droz, 1999, éd. Nathalie Mahé).

(2) Ovide, Les Métamorphoses, IV, 458-463, trad. Joseph Chamonard.

(3) Du vitrail de Stokes-Poges à la draisienne en passant par le célérifère, un grand nombre de véhicules à deux roues alignées ont été présentés comme le point de départ du cyclisme, dont la différence spécifique consiste pourtant dans le geste de pédalage. Ces engins relèvent en fait du « genre brouette » (Pierre Chany, La Fabuleuse Histoire du cyclisme, Paris, O.D.I.L., 1975, p. 19).

(4) Charles-Albert Cingria, « Recensement », Bois sec bois vert, Paris, Gallimard, coll. « L’Imaginaire », 1948, p. 21.

(5) Alfred Jarry, « La Passion considérée comme course de côte », Le Canard sauvage, n° 4, 11-17 avril 1903. On notera les prodromes de cette découverte dans Le Surmâle, publié l’année précédente : André Marcueil, après avoir gagné la course Paris-Irkoutsk-Paris, finit crucifié sur la Machine-à-inspirer-l’amour, tel « le Roi des Juifs diadémé d’épines et cloué en croix ».

(6) « Mais voici que dieu a craché sur la route et traînant sa sottise comme un parapluie a tracé des ornières jonchées de crucifix […] Jésus sort de sa croix et plante son cœur dans les boyaux de la bécane… » (Benjamin Péret, « Le Tour de France cycliste », La Révolution surréaliste, n° 8, décembre 1926)

(7) Fernando Arrabal a retracé l’histoire de la course cycliste qui a opposé Jésus à Dracula (lequel avait recours, comme on sait, à la transfusion sanguine, bien avant que Tyler Hamilton ne devienne, au cours de la Vuelta 2004, le premier sportif de l’histoire à être contrôlé positif à cette méthode de dopage ancestrale) dans Jeunes Barbares d’aujourd’hui (Paris, Christian Bourgois, 1975).

(8) « Vous n’avez pas idée de ce qu’est le Tour de France, c’est un calvaire. Et encore, le chemin de Croix n’avait que quatorze stations, tandis que le nôtre en compte quinze. » (propos recueillis par Albert Londres après l’abandon des frères Pélissier sur le Tour 1924 et publiés dans Le Petit Parisien du 27 juin 1924)

(9) Le grand-père de Louis Nucéra a rétabli la vérité historique sur les circonstances de la naissance de Jésus et les origines de sa vocation lorsqu’il a remplacé, dans une crèche de Noël, Gaspard, Melchior et Balthazar par André Leducq, Antonin Magne et Roger Labépie (Louis Nucéra, Mes rayons de soleil, Paris, Grasset, 1987, p. 14).

(10) Alfred Jarry, « La Mécanique d’“Ixion” », La Plume, n° 334, 15 mars 1903.