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Le « seul vrai Sisyphe » ou l’âge de pierre du cyclisme

Commençons par celui dont il est le plus étonnant que personne n’ait encore mis au jour la carrière cycliste. Certains auteurs se sont approchés de la vérité à son sujet, mais ils s’en sont tous tenu à de vagues métaphores, dont ils ne soupçonnaient apparemment pas qu’elles pouvaient conduire à des révélations essentielles si on les prenait dans un sens plus littéral.

Ainsi Roland Barthes, en suivant le Tour de France 1955, a-t-il vu en Louison Bobet un « Sisyphe qui réussirait à faire basculer la pierre sur ces mêmes dieux qui l’ont condamné à n’être magnifiquement qu’un homme [11] ». L’écrivain Jacques Perret, médiocre cycliste comme il le reconnaissait lui-même, offre un exemple encore plus symptomatique de cette étrange myopie : « Si le rocher de Sisyphe avait été muni de pédales, il eût roulé sans peine jusqu’au sommet à la barbe de Jupiter [12]. » Il ne croyait pas si bien dire. On se demande même comment il a pu passer si près de la vérité sans que l’évidence ne s’impose à lui.

De nos jours, seule une réglementation obsolète imposée par l’Union cycliste internationale interdit aux vélos de compétition de peser moins de 6,8 kg. C’est pourquoi nous avons du mal à imaginer cet âge de pierre du cyclisme, où l’acier, l’aluminium et la fibre de carbone étaient encore inconnus. Les vélos pesaient alors si lourd que les cyclistes éprouvaient la sensation désagréable, dès que la route s’élevait, de pousser un rocher. Jusqu’à l’invention du dérailleur et à l’essor que lui a donné Paul de Vivie, il n’était d’ailleurs pas rare qu’ils se trouvent contraints à pousser leur monture dans les ascensions les plus difficiles.

Sisyphe était le héros de ces premiers âges du cyclisme. À l’époque – et cela restera vrai pendant une grande partie du XXe siècle –, le style de pédalage en usage au sein du peloton privilégiait la force sur la vélocité, et Sisyphe était connu pour sa capacité à emmener des braquets qu’il était seul à pouvoir utiliser sans rester collé au bitume. Infatigable rouleur, imbattable sur terrain plat et dans les épreuves contre la montre, il parvenait aussi à passer en force les côtes les moins longues. Ses braquets démesurés le condamnaient cependant à devoir mettre pied à terre dans la haute montagne. Il retrouvait à cette occasion des réflexes acquis au cours de sa carrière pédestre de forçat des armées. (Celle-ci avait été couronnée d’un succès si éclatant que cette discipline, consistant en marches forcées lestées de diverses charges, a été abandonnée en compétition pour être réservée aux exercices militaires. Il se pourrait que le cyclisme ait alors été inventé pour pallier cette disparition [13].)

La technique de pédalage de Lance Armstrong et son évidente supériorité sur celle de Jan Ullrich ont depuis démontré – pour ceux qui en doutaient encore – l’irrationalité de cette méthode. La figure de Sisyphe continue pourtant jusqu’à nos jours d’exercer son influence néfaste sur de nombreux cyclistes, qui refusent de s’équiper des braquets adaptés à leur niveau et préfèrent prendre le risque de devoir mettre pied à terre plutôt que d’ajouter un troisième plateau à leur pédalier.

La légende du cyclisme, qui se nourrit de défaillances spectaculaires autant que d’exploits sportifs, a surtout retenu ce dernier aspect de la carrière de Sisyphe. L’image de ce piètre grimpeur qui « tousjours monte et devalle [14] » a inspiré les poètes et les philosophes. Albert Camus lui a emprunté sa fameuse devise – cyclo quia absurdum (formule dont s’était déjà inspiré Tertullien [15]) – pour écrire son essai sur l’absurdité de la condition du cycliste [16], condamné à ne gravir les cols que pour les redescendre.

L’âge de pierre du cyclisme a pris fin lorsque les progrès de l’industrie du cycle ont permis de construire des vélos plus légers. C’est alors qu’est née une nouvelle école, celle des grimpeurs. Ce nouveau style a été popularisé par un coureur que son physique peu athlétique ne semblait pourtant pas destiner au cyclisme de haut niveau. Là où les rouleurs comme Sisyphe avançaient sans à-coup, dans un style certes laborieux mais efficace, ses disciples semblaient parvenir à s’affranchir de la pesanteur, comme si une grâce divine les attirait vers les sommets. Ils ne recevaient cependant cette grâce que par intermittence, d’où un style moins régulier, fait d’accélérations successives, entre lesquelles ils semblaient à l’abandon. Cette école a produit de nombreux champions, au premier rang desquels Charly Gaul, l’« ange de la montagne ». Peu d’entre eux ont cependant suivi jusqu’au bout la voie tracée par leur maître, qui avait « continué en aviateur [17] » la course du Golgotha. À notre connaissance, Tom Simpson est le seul coureur à avoir réédité cet exploit.

 

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(11) Roland Barthes, « Le Tour de France comme épopée », Mythologies, Paris, Le Seuil, 1957.

(12) Cité par Louis Nucéra, Le Roi René. La passion du vélo, Genève, Le Comptoir, 1996, p. 114 (1re éd. Paris, Le Sagittaire, 1976).

(13) C’est du moins notre interprétation de la lecture du mythe de Sisyphe par Jarry : « L’Éternel, si Monsieur Sisyphe n’avait “placé” enfin sa boule, aurait créé le mouvement perpétuel, c’est une chose très considérable ; depuis il cherche d’autres inventions pour fabriquer une machine avec l’homme, qui dure longtemps, ou un siècle au moins ; il fait beaucoup d’essais et n’a rien trouvé encore de présentable. C’est pourquoi il recommence tout le temps – seul vrai Sisyphe. » (Alfred Jarry, « Mythologies », Les Jours et les Nuits. Roman d’un déserteur, li. V, chap. II, Paris, Le Mercure de France, 1897) D’après notre hypothèse, le vélocipède serait un essai de « machine avec l’homme », autrement dit une machine rendue indissociable du corps humain, que Jarry décrit ailleurs comme un « squelette extérieur » ou un « prolongement minéral » de notre organisme (« Cyclo-guide Miran illustré », Le Mercure de France, n° 82, novembre 1896), idée reprise par Maurice Leblanc : « Il n’y a pas un homme et une machine, il y a un homme plus vite. » (Voici des ailes, Paris, Phébus, 1999, p. 51, 1re éd. Ollendorff, 1898) Ce premier essai aurait été dans un premier temps abandonné, pour des raisons qui restent à élucider, d’où son histoire longtemps restée souterraine. Notons au passage que la position des forçats pédestres – dite « à cheval sur azor » – était proche de celle des cyclistes. Cette expression est passée depuis dans l’argot militaire, bien qu’elle ne corresponde plus à l’actuelle position « sac au dos » des soldats. Cela expliquerait en tout cas le glissement du mythe des « forçats de la route » vers le cyclisme, bien qu’Henri Pélissier ait contesté cette métaphore en déclarant à Albert Londres qu’il s’appelait « Pélissier et non Azor » (Le Petit Parisien, 27 juin 1924).

(14) Isaac Habert, op. cit.

(15) Tertullien, De carne Christi, V, 4.

(16) Albert Camus, Le Mythe de Sisyphe, Paris, Gallimard, 1942. (À ceux qui voudraient tirer parti de cette idée pour dénigrer la pratique cycliste, on rappellera la conclusion de l’ouvrage : « La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux. »)

(17) Alfred Jarry, « La Passion considérée comme course de côte », art. cit.