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« Et les petites-filles de Bélus puisent sans arrêt une eau qu’elles ne pourront retenir »

Le supplice de Tantale était d’autant plus difficile à supporter qu’un coureur cycliste doit consommer de grandes quantités d’eau pour compenser les pertes occasionnées par la transpiration. Il s’agit en fait d’une équation insoluble, puisque l’organisme humain ne peut absorber plus de six cents à huit cents millilitres d’eau pas heure, alors que les pertes hydriques peuvent s’élever à trois litres par heure en cas de course prolongée par une chaleur de 40 °C [20].

Si tous les cyclistes se trouvent ainsi condamnés à une « chasse à la canette [21] » perpétuelle, ils ne sont pas égaux face à ce phénomène. Certains organismes parviennent à maintenir leurs réserves par des apports hydriques réguliers, du moins lorsque les conditions météorologiques le permettent. D’autres semblent au contraire condamnés à vivre dans « un enfer où le feu ne s’éteint pas et où la soif n’est jamais apaisée [22] ». Tel est le cas des Danaïdes, dont Ovide nous apprend qu’elles « puisent sans arrêt une eau qu’elles ne pourront retenir [23] ».

Comme à propos de Sisyphe, certains auteurs ont approché la vérité sur les petites-filles de Bélus. Édouard de Perrodil décrit ainsi de la façon suivante la mésaventure d’un compagnon de voyage au cours de son périple de Paris à Vienne, en 1894 :

« Mais avant de disparaître, on voulut livrer à nos gorges légèrement altérées un liquide rafraîchissant. Blanquies, dont l’effroyable estomac semblable au gouffre sans fond des Danaïdes, devait nous causer plus d’une stupéfaction, régla un premier compromis avec le liquide, en absorbant le contenu d’une suite de verres, ce qui le mit en joyeuse humeur ; il commençait à exercer sa verve gouailleuse sur le nez du patron de l’établissement, quand le signal du départ fut donné. Le liquide en question devait d’ailleurs exercer une influence fort courte sur les tissus de notre ami, car il nous déclara ensuite être presque tombé en défaillance quelques instants avant notre arrivée à Château-Thierry, tant il était travaillé par une fringale sans exemple dans les annales de ses excursions vélocipédiques [24]. »

À la lecture de ces lignes, qui rappellent une défaillance semblable d’Abdelkader Zaaf, on peut envisager l’hypothèse selon laquelle les Danaïdes ne versaient peut-être pas que de l’eau dans leurs bidons [25].

 

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(20) Christian Vaast, Les Fondamentaux du cyclisme. Compétition, cyclosport, cyclotourisme, Paris, Amphora, 2003, pp. 139, 146.

(21) « Faire la canette était un exercice de folie qui transformait les coureurs déshydratés en sauvages assoiffés, plongeant dans les fontaines ou les abreuvoirs, dévalisant les débits de boissons en insultant leurs tenanciers. » (Jean Bobet, Demain, on roule…, Paris, La Table ronde, 2004, p. 99)

(22) Herbert George Wells, La Burlesque Équipée du cycliste, Paris, Folio, 1984, p. 53, trad. H.-D. Davray et B. Kozakiewicz (1re éd. Londres, 1896).

(23) Ovide, Les Métamorphoses, IV, 463.

(24) Édouard de Perrodil, À vol de vélo. De Paris à Vienne, Paris, Flammarion, 1895, pp. 27-28.

(25) Un cycliste assoiffé peut être conduit à avaler n’importe quel liquide pour se désaltérer : « Eau fraîche, vin, piquette, tout disparaît dans nos estomacs altérés, et nous buvons toujours, tant notre soif est ardente. Après avoir fait disparaître maints liquides, voici venir M. Ribed, le jeune Espagnol, qui, pendant que nous absorbions, avait fabriqué dans son coin une étrange mixture : eau, vin, lait, jaune d’œuf, azucarillo, mélange dans le goût des sorcières de Macbeth. C’est égal, nous avalons tout, sans même regarder. » (Édouard de Perrodil, Vélo ! Toro ! De Paris à Madrid à bicyclette, Paris, Flammarion, 1893, pp. 199-200)