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Ixion, père des stayers et des centaures
Condamné par Zeus au supplice de la roue, Ixion, « roulant partout sur sa roue ailée [26] », « se poursuit lui-même, sans s’atteindre [27] ». Alfred Jarry en a fort justement déduit qu’il était le « père des stayers [28] ». On ne s’étonnera pas qu’un supplicié des enfers ait donné naissance à cette race maudite, même si lui-même n’a jamais dépassé le stade du home-trainer. Les folles vitesses permises par le phénomène d’aspiration derrière le pacemaker rendaient en effet cette spécialité cycliste très dangereuse et d’autant plus spectaculaire, d’où sans doute l’attrait qu’elle a exercé sur des écrivains comme Julien Gracq [29] et Georges Perec [30]. Louis Nucéra avance le nombre de quarante-deux stayers qui « tombèrent au champ d’honneur du demi-fond [31] ». Arrêtons-nous par exemple sur la mort tragique du jeune stayer Charles Brécy, au cours d’une tentative pour battre le record de l’heure, en 1904, évoquée par Édouard de Perrodil :
« L’infortuné coureur Brécy essayait lui-même de battre le record de l’heure, entraîné par Bertin. La fourche de la motocyclette s’étant rompue, tandis que l’équipe roulait à 92 à l’heure, tous deux, coureur et entraîneur, furent précipités contre la barrière circulaire qui entoure la piste, et un instant on crut qu’on allait relever deux cadavres. Bertin n’eut par bonheur que des contusions sans gravité, mais hélas, Brécy était frappé mortellement. Il succomba onze jours après cette lamentable catastrophe [32]. »
L’année suivante, le pacemaker Bertin entraînait un autre coureur, sur la piste du Parc des Princes, à la conquête d’un nouveau record de l’heure. Après sept tentatives marquées par une incroyable malchance, Paul Guignard réussit à battre le record en parcourant 89 kilomètres et 904 mètres dans l’heure. Malgré les morts et les blessés, les stayers continuaient donc à faire tourner la roue que leur avait légué Ixion.
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(26) Pindare, Pythiques, II, 22, trad. Aimé Puech.
(27) Ovide, Les Métamorphoses, IV, 461.
(28) Alfred Jarry, « La Mécanique d’“Ixion” », art. cit. (Rappelons qu’un stayer est un coureur cycliste de demi-fond entraîné par un pacemaker, c’est-à-dire un motocycle qui lui coupe le vent.)
(29) Julien Gracq, La Littérature à l’estomac, Paris, José Corti, 1950, p. 20 ; Lettrines 2, Paris, José Corti, 1974, pp. 168-171.
(30) Georges Perec, « Histoire du bourrelier, de sa sœur et de son beau-frère », La Vie mode d’emploi, chap. LXXIII, Paris, Hachette, 1978.
(31) Louis Nucéra, Le Roi René, op. cit. , p. 60.
(32) Édouard de Perrodil, Guignard recordman de l’heure, champion d’Europe, Paris, Dupont, 1905, p. 24. |