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« Le miracle des deux moitiés du centaure ressoudées »

Divers témoignages nous enseignent par ailleurs qu’Ixion est le père des centaures, qui ne sont autres que les premiers cyclistes à avoir adopté une position parfaitement horizontale sur leur vélo, proche de celle qu’adoptent les quadrupèdes sur un tandem [33]. Cette position aérodynamique est le fruit d’une longue évolution de la morphologie humaine, qui se traduit notamment par une inversion des courbures naturelles. On sait aujourd’hui que cette adaptation a été rendue possible par la Théorie Atomique, découverte par le vélocipédiste irlandais Flann O’Brien. Celle-ci établit que les relations atomiques entre un cycliste et son vélo aboutit à la formation d’êtres hybrides :

« Le résultat net et brut de tout cela est que les gens qui passent la plupart de leur vie sur leur bicyclette de fer à pédaler sur les routes rocailleuses de cette paroisse voient leur personnalité confondue avec celle de leur bicyclette. C’est le résultat de l’échange des atomes et vous seriez surpris de voir le nombre de gens par ici qui sont mi-hommes mi-vélo [34]. »

Les conséquences de ce « miracle des deux moitiés du centaure ressoudées [35] » n’ont été redécouvertes qu’à la fin du XIXe siècle, avec l’avènement de l’âge classique du cyclisme. Le docteur Buckman a ainsi cru voir dans l’essor du cyclisme le résultat d’une « loi de rétrocession » fondée sur une « tendance normale de l’homme à retourner à la locomotion quadrupédale [36] ». Son ignorance des véritables origines du vélocipède l’a empêché de comprendre qu’il assistait en fait à la poursuite d’une évolution millénaire, non à une régression : la créature cycliste n’est pas un bipède redevenu quadrupède, mais un quadrupède resté tel quel [37].

Si les centaures ont beaucoup apporté au cyclisme par leurs recherches sur l’aérodynamisme [38], il nous faut aussi mentionner un aspect moins honorable de leur héritage, que l’on peut encore observer de nos jours chez de nombreux « coureurs » – terme qu’il faut prendre comme on va le voir dans un double sens. Les centaures étaient en effet réputés pour leur sauvagerie et ont été impliqués dans plusieurs affaires de viol, dont la plus célèbre eut pour cadre le mariage du roi des Lapithes, Pirithous, avec Hippodamie. Le cyclisme moderne n’a malheureusement pas réussi à bannir ce genre de comportement. On se souvient en effet qu’en 1920, une jeune fille a été retrouvée morte et violée dans la propriété d’André Marcueil à la veille du départ de Paris-Irkoutsk-Paris. Dans les années 1970, Fernando Arrabal a qualifié les coureurs cyclistes de « jeunes barbares d’aujourd’hui » et a donné de nombreux exemples de leur dépravation [39].

Le paradoxe est que l’on a souvent accusé la pratique du cyclisme de provoquer l’impuissance sexuelle. Ce phénomène controversé a été attribué à diverses causes : l’effondrement de la cortisone naturelle et de la testostérone, lié au rythme insoutenable des jours de course, notamment chez les six-daymen ; une « atrophie des testicules » due à la pratique d’« excès vénériens après des excès cyclistes [40] » ; ou encore la compression du nerf honteux interne par la selle, dont souffrent certains cyclotouristes adeptes des longues distances. Certains champions cyclistes prétendent d’ailleurs s’abstenir de tout plaisir charnel, du moins en période de compétition, suivant ainsi les préceptes d’Henri Desgrange [41]. À l’époque de ses Giri victorieux, Alfredo Binda ne s’accordait qu’un seul rapport par an. Louison Bobet s’en tenait quant à lui au principe selon lequel « si tu regardes une femme, ta saison est foutue », bien que Raphaël Geminiani lui eût témoigné du contraire en gagnant la dix-septième étape (Nice-Gap) du Tour de France 1950 au lendemain d’une journée de repos agitée [42].

Il faut en conclure que la pratique du vélo n’est pas directement responsable des conduites sexuelles déviantes des centaures et autres cyclistes. Les vrais responsables sont à chercher du côté de certaines substances dopantes aux effets secondaires mal contrôlés. Les effets aphrodisiaques du dopage chez les coureurs cyclistes ont en effet été observés dans les années 1960 pour les amphétamines [43] et plus récemment pour l’érythropoïétine [44].

Le responsable de l’introduction du dopage dans le milieu cycliste est sans doute un centaure, Chiron, qui faisait profession de guérisseur – ou de soigneur, comme on dirait aujourd’hui. Il n’a jamais été soupçonné, car lui-même ne touchait pas aux produits qu’il vendait, à tel point que la légende a retenu qu’il était le seul centaure doué de bonté et de sagesse. Les performances des coureurs dont il assurait le suivi médical étaient pourtant pour le moins troublantes, notamment celles d’Héraclès. Celui-ci est d’ailleurs décédé dans des conditions scabreuses, empoisonné par le sang d’un autre centaure, Nessos, sans doute à la suite d’une transfusion sanguine qui a mal tourné [45], comme celle qui a failli coûter la vie à Jesús Manzano après son abandon sur le Tour du centenaire [46].

 

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(33) On rappellera que le tandem a été inventé pour « étendre aux quadrupèdes le bénéfice de la pédale » (Alfred Jarry, Gestes et opinions du docteur Faustroll, pataphysicien, li. III, chap. XVI, Paris, Fasquelle, 1911).

(34) Flann O’Brien, Le Troisième Policier, Paris, Granit, 1994, pp. 122-123, trad. Patrick Reumaux (1 re éd. Londres, 1967).

(35) Julien Gracq, Lettrines 2, op. cit., p. 170.

(36) « On trouve donc, jusqu’à un certain point, dans le cyclisme, un retour à la marche du quadrupède, puisque les bras ont à faire un travail de support, et que le corps n’est pas porté droit sur les extrémités, mais en partie suspendu, comme l’est le quadrupède, entre les soutiens d’avant et d’arrière. » (Sydney Savory Buckman, « Le Cyclisme et ses effets sur l’avenir de la race humaine », L’ Auto-Vélo, 19 et 30 octobre, 11 novembre 1900, cité par Edward Nye, À bicyclette, Paris, Sortilèges, 2000, pp. 369-370)

(37) Il est à cet égard intéressant d’étudier les relations qu’entretiennent les cyclistes avec les quadrupèdes, plus spécialement du genre canin. Remarquons tout d’abord que la rencontre d’un chien et d’un cycliste peut être celle de deux créatures tout aussi chimériques, issues de croisements hasardeux : « À Sigmaringen, George s’arrêta pour nous montrer un chien étrange. On aurait dit le croisement d’une morue et d’un caniche. […] Je ne connais pas les idées des éleveurs allemands. Pour le moment, ils les tiennent secrètes. George pense qu’ils visent à créer un griffon. […] Les Allemands sont pratiques et je ne vois pas pourquoi ils essayeraient de créer un griffon. Si ce n’est que pour obtenir une bizarrerie, on a déjà le teckel ! » (Jerome K. Jerome, Trois hommes sur un vélo, Paris, Arléa, 1990, pp. 212-213, trad. Claude Pinganaud) Malgré cette hybridation commune aux deux espèces, les chiens n’apprécient guère les cyclistes, accoutumés à être « insultés en langue aboyée, mordus et incités à choir » (Alfred Jarry, « Les Piétons écraseurs », La Revue blanche, 15 juillet 1901). Il est bien connu que les chiens représentent l’une des causes majeures de chute à vélo. Les habitués des circuits parisiens de Vincennes et Longchamp le savent d’expérience, comme l’atteste ce témoignage parmi tant d’autres : « Je me souviens très bien du chien. C’était un chien jaune de marque boxer. Je me souviens très bien que je l’ai vu vivant le dernier puisque c’est moi qui l’ai écrasé. » (Paul Fournel, « Longchamp », Besoin de vélo, Paris, Le Seuil, 2001, p. 11) Le grand-père de Louis Nucéra professait que « le clebs, du plus menu au plus imposant, est l’ennemi juré du cycliste » et se munissait de pétards à chiens pour les éloigner (Louis Nucéra, Mes rayons de soleil, op. cit., p. 25). Édouard de Perrodil avait quant à lui adopté une solution plus radicale : « Ce chien malencontreux tombé juste sur ma route dans un pareil moment ! Quel sort fâcheux ! J’ai dit déjà que la race canine était l’ennemie née des cyclistes. […] Alors, après avoir essayé vainement de l’éloigner, je signai son arrêt de mort. […] Et ce disant, je me saisis de mon revolver, arme dont je ne me sépare jamais, surtout dans des expéditions lointaines. […] Je pressai la détente et la forêt silencieuse brusquement retentit du coup de feu. Le chien avait été touché et bien touché, car un long gémissement suivit la détonation. » (À vol de vélo, op. cit., pp. 187-191) À l’inverse, le chien peut devenir le « meilleur ami » du cycliste : c’est ainsi que Tyler Hamilton qualifiait Tugboat, son golden retriever, mort d’un cancer généralisé au cours du Tour de France 2004. Hamilton avait alors arboré un brassard noir en signe de deuil, puis avait abandonné la course quelques jours après le drame.

(38) L’équipementier italien Campagnolo a rendu hommage aux centaures en baptisant de leur nom l’un de ses groupes haut de gamme.

(39) Fernando Arrabal, Jeunes Barbares d’aujourd’hui, Paris, Christian Bourgois, 1975.

(40) Dr Ludovic O’ Followell, Bicyclette et organes génitaux, Paris, J.-B. Baillière et fils, 1900, p. 94.

(41) « J’estime que le coureur qui veut s’entraîner sérieusement doit vivre chaste. Il devra vivre seul. Il devra pour cela avoir l’amour de ce qu’il fait, aimer par-dessus tout son métier de coureur, trouver dans les vertigineuses vitesses et dans les luttes poignantes la sensation d’art qui lui meublera le cerveau, surchauffera son imagination et occupera sa pensée. […] Ce jour-là il sera sauvé et il se souciera des femmes comme de sa première paire de chaussettes. » (cité par Pierre Chany, La Fabuleuse Histoire du cyclisme, op. cit., p. 172)

(42) Tristan Alric, Le Sexe et le Sport. Enquête sur la vie intime des dieux du stade, Saint-Quentin-en-Yvelines, Chiron, 2002, pp. 57, 62.

(43) « À la grande époque des amphétamines, les coursiers étaient encore pleins d’énergie une fois la ligne d’arrivée franchie. Il n’était alors pas rare de les voir partir activement à la recherche de la compagne d’un moment. » (Jean-Louis Rougier, « Sexualité : peut-on être champion toutes catégories ? », Cyclo passion, n° 117H, janvier 2004)

(44) Un ancien cycliste Élite 2 commente ainsi les sensations qu’il a éprouvées en participant à une étude clinique de six semaines sur les effets de l’EPO : « Je me suis senti comme un surhomme. Boosté dans tout ce que j’entreprenais, y compris sexuellement. Ma copine aussi attendait la fin de l’étude clinique pour pouvoir récupérer. » (cité par Tristan Alric, Le Sexe et le Sport, op. cit., p. 161)

(45) La barrière d’espèce rend en théorie impossible une telle transfusion, ce qui explique sans doute son échec. Lorsque Tyler Hamilton a été contrôlé positif à la transfusion sanguine sur la Vuelta 2004, certains commentateurs ont pourtant avancé que le donneur n’était autre que son chien Tugboat, mort deux mois plus tôt après avoir perdu la moitié de son sang dans des conditions mystérieuses. Dans son journal, à la date du 24 septembre 2004, Haven Hamilton, la femme de Tyler, retourne cette argumentation en évoquant les conséquences désastreuses d’une transfusion que Tugboat aurait lui-même subie : «  Transfusing blood from a foreign source is dangerous business. We know this because our dog Tugboat faced the need for a transfusion in June. He had been bleeding internally and had lost over half his blood supply. […] When a second transfusion was needed, we reluctantly moved forward again. This time, the effects were devastating. Tugboat was left paralyzed on the left side of his face in reaction to the blood. […] With the dangers of transfusing blood so fresh in our minds, it is ridiculous to think Tyler would consider taking another person’s blood. » (source : <http://www.tylerhamilton.com>) La présence de sang étranger dans le corps de Tyler Hamilton aurait en fait pour origine un jumeau mort dans l’utérus de sa mère, dont il aurait absorbé des cellules sanguines. Hamilton serait donc une chimère naturelle : « In other words, his scientific expert argued, Mr. Hamilton had a twin that died in utero but, before dying, contributed some blood cells to him during fetal life. And those cells remained in his body, producing blood that matched the dead twin and not Mr. Hamilton. […] One route to this odd state, called chimerism, is the vanishing twin. […] Dr. Ann Reed, chairwoman of rheumatology research at the Mayo Clinic, who uses sensitive DNA tests to look for chimerism, finds that about 50 to 70 percent of healthy people are chimeras. The more scientists look for chimerism, the more they find it. » (Gina Kolata, « Cheating, or an Early Mingling of the Blood ? », The New York Times, 10 mai 2005)

(46) Le 12 juillet 2003, Jesús Manzano, de l’équipe Kelme, était échappé en compagnie de Richard Virenque dans le col de Porte, quand il s’est soudain effondré sur le bord de la route. Sur le moment, ce malaise a été attribué à un coup de chaleur. Après avoir été licencié par son équipe pour avoir eu des relations sexuelles avec une amie au cours de la Vuelta – nouvelle illustration de la regrettable incontinence des coureurs cyclistes –, Manzano a révélé qu’il avait en fait été victime d’un produit non identifié, et qu’il avait failli succomber quelques jours plus tard au cours d’une transfusion sanguine imposée par son directeur sportif. Jesús a depuis été recruté par l’équipe vaticane Amore e Vita et a reçu à cette occasion la bénédiction de Jean- Paul II.