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Prométhée, le « briseur de chaînes »

Chiron disposait dans son équipe d’un coureur qui lui semblait encore plus prometteur qu’Héraclès. Il s’agit bien sûr de Prométhée, auquel le vieux centaure malade fit don de son immortalité. Particulièrement couvé par Chiron, Prométhée avait obtenu le privilège de pouvoir s’entraîner au Centre mondial du cyclisme, situé en Suisse, à Aigle, où l’avait accompagné son fidèle gregario, Tityos.

Même les plus grands champions ont cependant leur point faible. Celui de Prométhée était, comme on sait, le foie. Un dysfonctionnement hépatique inexpliqué lui causait de fréquentes crises d’hypoglycémie. Précisons que le foie est le principal lieu de stockage du glycogène, substance synthétisée à partir des apports glucidiques et qui constitue le carburant essentiel de l’effort cycliste.

À la fin de ses longues séances d’entraînement sur la piste d’Aigle, ses réserves de glycogène hépatique étaient quasiment épuisées, d’où une sensation de profonde fatigue [47]. Pour lutter contre cette malédiction, il organisait chaque soir une pasta party titanesque en guise de dîner, ce qui permettait à ses réserves de glycogène de se reconstituer pendant la nuit. Mais les mêmes symptômes réapparaissaient dès le lendemain, l’enfermant dans un cycle infernal.

C’est alors que Prométhée inventa l’un des tout premiers systèmes de changement de vitesse. Gros rouleur comme Sisyphe, il pédalait lui aussi tout en force, à tel point qu’il brisait régulièrement la chaîne de son vélo. Il avait donc pris pour habitude d’emporter des chaînes de rechange, qu’il enroulait autour de ses poignets et de ses chevilles.

Peu satisfait par cette solution, il eut l’idée de fixer plusieurs pignons de tailles différentes sur le moyeu de sa roue arrière, de façon à pouvoir pédaler plus en souplesse grâce à des développements plus courts que ceux qu’il utilisait habituellement sur le plat. Pour passer d’une couronne à l’autre en conservant une tension de chaîne constante – et cela sans faire usage d’un dérailleur –, Prométhée avait choisi une solution originale, qui a fait peu d’adeptes en raison de son caractère assez contraignant : il fallait s’arrêter, dériver la chaîne, puis enlever ou ajouter un nombre de maillons égal à la différence entre les dentures des pignons. Par exemple, pour passer de la couronne de treize dents à celle de quinze dents, il fallait ajouter deux maillons à la chaîne. Au lieu d’enchaîner ses bras et ses mollets, Prométhée n’avait ainsi plus besoin que d’emporter quelques maillons de rechange, qu’il portait enroulés autour du doigt, ornés de son dérive-chaîne (c’est là l’origine de cette étrange coutume qui consiste à s’enserrer les doigts à l’aide de bagues métalliques, lointaine réminiscence des âges héroïques du cyclisme).

Pour évaluer la fiabilité de son système, Prométhée se mit à changer de braquet à intervalles réguliers : il moulinait un petit braquet pendant quelques minutes, puis passait sur un gros braquet pendant une même durée, revenait sur un petit braquet, etc. Au terme de cette phase de tests, l’ergonomie de son invention ne lui semblait pas très convaincante, mais il avait remarqué une conséquence inattendue de sa nouvelle méthode d’entraînement : il récupérait plus facilement, et ses crises d’hypoglycémie avait quasiment disparu. Prométhée venait de découvrir l’interval-training : alors qu’il accumulait auparavant les kilomètres à une allure soutenue mais constante, il s’était mis à alterner de courts efforts en intensité avec des phases de récupération active. Or, comme on le sait aujourd’hui, cette méthode permet de mieux épargner les stocks de glycogène [48]. La nouvelle bicyclette de Prométhée, « faite de ses fers brisés [49] », l’avait délivré du mal qui lui rongeait le foie. C’est à partir de cette date que les disciples de Prométhée furent surnommés les « briseurs de chaînes [50] ».

 

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(47) « L’épuisement du stock de glycogène correspond à ce que l’on appelle communément “la fatigue”. […] Pour réapprovisionner l’énergie brûlée, le foie est alors sollicité, non seulement pour transformer son glycogène en glucose, mais aussi pour en produire à partir des graisses et des protéines. Malheureusement ces dernières sont d’une efficacité moindre et la conversion en énergie n’est pas aussi rapide, ce qui fait que, à moins de s’alimenter en glucides, il faut diminuer l’allure après environ deux heures d’effort. Le volume de glycogène stocké est bien un facteur limitant la performance dans les sports d’endurance. » (Christian Vaast, Les Fondamentaux du cyclisme, op. cit., p. 132)

(48) Ibid., p. 224.

(49) Maurice Leblanc, Voici des ailes, op. cit., p. 117.

(50) Édouard de Perrodil, que Baudry de Saunier qualifiait de « poète à bicyclette », a renouvelé le sens associé à cette expression dans Les Briseurs de chaînes. De Paris à Milan, par la Côte d’Azur et le passage des Alpes, à bicyclette (Paris, Flammarion, 1898).